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Anaïs Renevier – Journaliste

Correspondances du coin de la rue au bout du monde.

Je vais passer le 8 novembre avec la personne la plus positive des États-Unis!

Alyce habite à Lafayette. Quand je suis arrivée chez elle pour mon premier week-end en Louisiane, elle m’a accueillie à grand renfort de sourires, d’énergie positive, et aussi avec un rhum et coca-cola à quinze heures. J’ai tout de suite su qu’Alyce et moi allions bien nous entendre.

Alyce a une cinquantaine d’année et deux enfants qui sont grands maintenant. Elle dirige un studio de yoga. Elle danse tout le temps, et quand elle ne danse pas, elle rit. Elle est de tous les festivals, de tous les concerts en ville (surtout quand c’est du zydeco) et elle y est connue comme le loup blanc, toujours vêtue d’un accessoire coloré ou fantasque. Ses amis ont entre 7 et 77 ans et sont de tous les horizons. Alyce est le genre de personne qui rayonne et attire auprès d’elle les gens les plus énergiques, les plus fous et les plus positifs.

Elle voue à la ville de Lafayette un amour sans fin et y apprécie la bonne humeur ambiante et la sympathie des habitants. Il est vrai que dès les premières heures à Lafayette, on se sent enveloppé par une chaleur humaine et par des regards bienveillants. On s’y balade à vélo sans l’attacher (bon, j’ai quand même rencontré un horticulteur qui se l’est fait volé deux fois!), on sourit, on papote, on prend le temps de vivre et de profiter de l’été qui y dure 8 mois de l’année.

Lafayette, ville la plus heureuse des Etats-Unis? C’est en cas le label qu’elle avait reçu peu avant de connaître un drame qui a bouleversé à jamais ses habitants. L’été dernier, un déséquilibré ouvre le feu dans le cinéma de la ville. «Il a choisi l’endroit le plus symbolique de la ville, tout le monde s’y rend, on sort entre amis, en famille… Tout le monde connaissait quelqu’un qui était au cinéma ce soir là.» explique Alyce, me rappelant cruellement les horreurs du Bataclan. Bilan, deux morts – dont une musicienne que connaissait Alyce – et neuf blessés.

La ville a repris du poil de la bête et continue de célébrer sa bonne humeur , notamment via deux festivals importants pour cette commune de plus de 120.000 habitants mais aux airs de village : festival international et le festival acadien et créole. Lors de ce dernier, mi-octobre, Alyce était aux anges : «Tout le monde danse ensemble, rit ensemble, fait de la musique ensemble… On est venus ici pour s’amuser et surtout pour oublier les élections. On ne voit pas ce week-end à quel point le pays est divisé.»

Quand Alyce parle de l’élection présidentielle, sa voix se trouble et on ressent une pointe de colère. Ses yeux parfois s’embrument. Pour elle, Donald Trump est un malade mental, elle n’arrive pas à imaginer qu’il pourrait être élu.

J’ai voulu boucler la boucle de mon voyage louisianais en retournant chez elle pour mes derniers jours aux Etats-Unis. J’ai donc à nouveau posé mes valises à Lafayette ce week-end et vais passer le 8 novembre avec elle. Elle va bien sûr aller voter pour Hillary Clinton, même si cela ne changera pas grand chose : la Louisiane reste traditionnellement pro-républicaine. Mais Alyce garde espoir : «Si toutes les femmes vont voter, alors peut-être que pour une fois l’Etat pourra basculer!». Après avoir voté, Alyce retrouvera des amis, pour suivre les résultats des élections. Et je suis sûre, que même si sa candidate favorite perd, une fois la stupeur passée, Alyce rira, et Alyce dansera.

La communauté oubliée des Houmas

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Mel vit au bout du monde. Tout au sud de la Louisiane, là où la terre s’effiloche pour laisser place aux eaux. Son village, comme ceux des alentours, est menacé de disparaître sous les flots.

Mel est un Houma. Les Indiens Houmas ont pris part au conflit franco-britannique en Louisiane aux côtés des Français, notamment au 18e siècle. Ils se sont rapprochés des colons français, apprenant leur langue. Aujourd’hui encore, une grande partie de cette communauté est francophone.

Ils ont été expulsés à plusieurs reprises. D’abord, de la ville de Houma par les Anglais, pour s’installer plus au sud. Ensuite, le gouvernement américain a récupéré leurs terres, jugées fertiles. Direction le Sud, encore, pour s’installer dans une zone marécageuse… qui sera ensuite revendiquée par des compagnies pétrolières pour la richesse de son sous-sol.

Les Houmas acquièrent quelques terres et renoncent à revendiquer leur statut de tribu indienne, pour avoir la paix. Au XXe siècle, les enfants Houmas sont interdits d’accès des écoles blanches comme noires. Ce n’est qu’en 1930 que six classes seront ouvertes dans le Sud de l’Etat pour cette communauté de 18.000 personnes.

Certains Houmas sont aujourd’hui encore absents des états civils.

Mel est fier d’être un Houma. Plusieurs des 53 tatouages qu’il s’est dessiné lui-même sont à l’effigie de sa tribu.

Mel a quatre enfants, qu’il élève seul. L’un d’entre eux se prénomme Jazzmen. Storm et Stormie sont quant à eux nés pendant des tempêtes qui ont fait rage au sud de la Louisiane. J’ai oublié le prénom du dernier enfant. Sa famille n’a pas bonne réputation dans les environs, ses frères font des allers-retours réguliers en prison.

Mel est plus heureux sur l’eau, sur son bateau qui constitue l’essentiel de sa fortune, que sur les terres. Les tempêtes et inondations sont monnaie courante dans cette partie du Golfe du Mexique. Les habitants de la région sont invités à quitter leurs terres en échange d’un dédommagement du gouvernement, considérés comme les premiers réfugiés climatiques américains. Alors que sa maison est menacée par les eaux, il ne quitterait pour rien au monde la terre de ses ancêtres.

Mel survit en pêchant, et en allant parfois travailler « offshore », sur des plateformes pétrolières. Le 8 novembre, il va voter pour Donald Trump, « malgré ce qu’il a dit sur la communauté noire. »

Mon ancêtre, ce baroudeur enragé

     « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage (…) et puis s’est retourné plein d’usage et raison, vivre entre ses parents le reste de son âge. »

Prosper Jacotot, en retournant dans sa Bourgogne natale en 1878 a dû être encore plus heureux qu’Ulysse. Par facilité, je l’appelle «mon ancêtre», mais en réalité il n’est qu’un cousin (lointain, je vous l’accorde). J’évoquais déjà son récit de voyage dans ce post sur la littérature.

Prosper, boulanger bourguignon a des potes bien rigolos. Un beau jour de l’an 1876, l’un d’eux lui propose de voyager au Kansas. Ni une, ni deux, Prosper se rend sur le Wikipedia de l’époque et ne trouve quasiment aucune information sur cet Etat du Midwest :

       « Dans le livre, pas un malheureux petit mot du Kansas, la carte de l’atlas, plus explicite, me laissait voir entre le 40e et le 44e degré de latitude nord, et entre le 99e et le 105e degré de longitude occidentale, c’est-à-dire au beau milieu de l’Amérique du Nord, un rectangle tiré au cordeau, écorné légèrement au nord-est par la rivière Missouri. »

Ca le branche, il embarque. Arrivé là-bas, il teste les chemins de fer.

      «Nous allions oublier le nec plus ultra du confortable des chemins de fer américains, c’est-à-dire l’inévitable, l’aimable conducteur ; il est toujours mis avec une certaine recherche, plein de prévenance pour les voyageurs, il leur offre alternativement pour leur argent des pommes, des oranges, des cigares, du papier à lettres, des plumes, des livres, des journaux, du thé s’ils ont soif. Voulez-vous dormir? Il vous conduit poliment dans le sleeping car où moyennant un dollar il est permis de ronfler tout à son aise. Enfin ce bonhomme a tout ce que le vouyageur peut désirer, sauf une bonne goutte de Bourgogne.»

Ca donne le ton du voyage. Bon, là il a encore un peu d’économies. Ca ne va pas durer. Il ouvre une mine de charbon au Kansas, puis travaille comme ouvrier à St Louis, Missouri… Pour finalement, être congédie en 1877, en pleine crise économique. Il embarque sur un steamboat direction Memphis, où il espère participer à la récolte du coton. Mais à cause de pluies abondantes, la récolte est en retard ; Prosper se retrouve donc sans un sou. Pas grave, la Nouvelle-Orléans n’est qu’à 600km, il décide d’y aller à pied en suivant «la voie ferrée qui serpente le long du fleuve.». Une promenade de santé, n’est-ce pas?

      «Dans ces parages inhospitaliers, il ne faut attendre secours de personne. Quiconque voyage à pied est gratifié du titre de tramp (voleur de grand chemin) et traité en conséquence. Il est juste de dire que les touristes déguenillés sont, en général, la crème des coquins d’Amérique, vivant des rapines qu’ils exercent dans les fermes isolées, et ne craignant pas, au besoin, d’employer le revolver. »

Voici quelques étapes de son périple vers le Sud :

-Grenada, Mississippi : il y découvre un monceau de ruines, conséquence de la guerre de Sécession et d’une épidémie.

-Jackson, Mississippi : même misère qu’à Grenada. Arrivé à un pont, on lui demande 10 sous de péage, mais toujours sans le sou, il doit scier du bois pendant un quart d’heure pour payer son passage.

-Vicksburg, Mississippi : il travaille sur une voie ferrée et économise quelques dollars pour prendre un steamboat vers la Nouvelle-Orléans.

 

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      «Pendant le cours de ce voyage je me réjouissais à la pensée de retrouver des compatriotes dans cette ville jadis française, et de parler ma langue natale qu’il avait fallu abandonner pour le dialecte de John Bull.»

En bon Bourguignon, il n’y a pas que le retour à la langue de Molière qui le réjouit :

      «A peine débarqué, je le confesse, ma première pensée fut pour le nectar cher aux disciples de Bacchus. Boire du vin de France, si loin de son clocher, après plus d’une année de privation, procure un plaisir mélangé d’orgueil et de gourmandise qui ne peut être apprécié que par les voyageurs au long cours.»

Mais à la Nouvelle-Orléans, la crise économique frappe aussi. Il s’engage donc dans la récolte de la canne à sucre, où il côtoie des «nègres» :

     «Les Noirs forment une classe à part, les Blancs les considèrent comme une sorte de bétail. On n’a que du mépris pour ces infortunés, et nul sentiment de pitié ne vient adoucir l’orgueil héréditaire de leurs anciens maîtres. Sans doute, les nègres n’ont pas, en général, l’intelligence subtile des Blancs, cependant il semble que ces malheureux pourraient, à un moment donné, sortir de leur état d’infériorité, si la faible dose d’intelligence qu’ils possèdent était sérieusement cultivée.»

Il essaie finalement de rentrer en France, non sans avoir vu des crocodiles avant :

       « L’une des lignes conduit au lac Pontchartrain, lieu de villégiature des Orléanais, où l’on peut se donner le plaisir de prendre son bain dans la compagnie de nombreux crocodiles ; chose singulière, ce voisinage ne donne pas lieu à beaucoup d’accidents.

Mais il n’a pas assez pour se payer la traversée, et commence donc à déprimer. Heureusement, comme quiconque à la Nouvelle-Orléans, Mardi-Gras lui apporte un peu de réconfort.

     «C’est le signal d’un branle-bas de combat général. Couturières, peintres, menuisiers, tapissiers sont mis en réquisition. Les sociétés musicales répètent bien avant dans la nuit ; les clubs et les sociétés de toutes natures tiennent des séances où l’on s’occupe des moyens de se procurer le nerf de la guerre.»

Mais après le carnaval, triste saison, il tombe malade, et reste des mois à l’hôpital. Une épidémie de fièvre jaune vient alors dévaster le Sud des Etats-Unis, la Nouvelle Orléans est vidée de ses habitants

      « Les médecins disaient que le meilleur préservatif contre cette maladie est de ne pas avoir peur. »

Prosper ne connaît pas la peur. Il quitte l’hôpital pour échapper à l’épidémie, et se soigne en prenant un verre de whisky tous les matins

     «Je ne sortais qu’un cigare à la bouche ; à chaque repas je croquais quatre têtes d’ail et dans la journée j’étais d’une tempérance digne d’une nonne ; ces précautions n’étaient pas superflues. »

Il survit. Et finit par embarquer sur un bateau vers la France, comme maître d’hôtel, un peu déçu du rêve américain.

      « Le 21 août 1878, à 5 heures du soir, je saluais pour la dernière fois la grande cité du Croissant : un soupir de soulagement dilatait ma poitrine et deux grosses larmes de joie coulèrent de mes yeux comme le trop-plein de la coupe amère que je venais de boire, jusqu’à la lie, dans les contrées du Nouveau-Monde. »

Il résumera son voyage par ces termes « Naufrage en Amérique » et dédicacera ainsi son ouvrage : « A mes descendants. Salut. » Je lève un verre de vin à ta santé Prosper, salut!

 

 

J’ai passé deux jours avec un pro-Trump

Juste avant d’arriver chez mon couchsurfeur vers Houma, dans le sud de la Louisiane, je m’étais dit que, probablement, les gens qui participaient à ce réseau d’accueil de voyageurs du monde entier ne devaient pas trop être attirés par Trump… Erreur.

T., 28 ans, ingénieur, va voter Trump le 8 novembre prochain. Petit florilège de ses meilleures remarques

   « – Tu as habité au Liban? C’était avant ou après la chute de Kadhafi?
– Après, mais c’est au Liban que j’ai habité, pas en Libye.
-Oh, je vois, alors c’était avant ou après le début de la guerre? »

   « En Suède, des citoyens ont été chassés de chez eux pour que des migrants puissent occuper leurs appartements. Et il y  a des no-go zones où on ne peut pas aller car les migrants sont trop violents. Si si, je t’assure, je l’ai lu quelque part. »

     « C’est Hillary Clinton qui a commencé la crise des migrants. Elle était en Libye et a utilisé son téléphone personnel là-bas au lieu d’un téléphone secret, et du coup ça a donné l’information de géolocalisation de quelqu’un, alors qu’il fallait pas dire où il était. » (sic.)

     « -J’aimerais bien habiter en Arizona.
-C’est où exactement sur la carte?
-Je sais pas. »

Je suis dépitée, pas tant par ses choix politiques, chacun fait bien ce qu’il veut, que par son manque de connaissances, surtout quand on sait que c’est un ingénieur, intéressé par la philosophie et ouvert aux étrangers en voyage dans son pays.

De la race en littérature américaine

Petite sélection, bien sûr non exhaustive, d’ouvrages lus avant mon départ pour la Louisiane, sur la question raciale aux Etats-Unis et sur le Sud.

AMERICANAH – Chimamanda Ngozi Adichie

«Tu ne peux pas écrire un roman sur la race dans ce pays. Si tu racontes comment les gens sont vraiment affectés par la race, ce sera trop prévisible. Les auteurs noirs qui écrivent de la fiction dans ce pays , les trois valables, pas les milliers qui sortent ces livres merdiques aux couvertures multicolores sur le ghetto noir, n’ont qu’une alternative : être précieux ou prétentieux. Quand tu n’es ni l’un ni l’autre, tu n’intéresses personne.»

Livre entamé sur recommandation, sans avoir lu la quatrième de couverture et sans savoir qu’il traiterait, insidieusement, au long des pages de la question du corps noir. La narratrice, arrivée du Nigeria, prend conscience petit à petit de sa couleur de peau : « En descendant de l’avion à Lagos, j’ai eu l’impression d’avoir cessé d’être noire. »

DE LA RACE EN AMERIQUE – Barack Obama

«Pour la communauté afro-américaine , cela signifie qu’il faut accepter les fardeaux de notre passé sans en devenir les victimes. Cela veut dire continuer à exiger une pleine justice dans tous les aspects de la vie américaine. Mais cela signifie également associer nos propres revendications – une meilleure assurance maladie, de meilleures écoles, de meilleurs emplois – aux aspirations de tous les Américains , qu’il s’agisse de la femme blanche qui se débat pour gravir les échelons dans son entreprise, de l’homme blanc qui a été licencié ou de l’immigrant qui s’efforce de nourrir sa famille.»

La retranscription du discours de Philadelphie… à contrebalancer par la lecture du dernier numéro de «Manière de voir» du Monde Diplo : «Affrontements américains : Barack Obama laissera derrière lui un paysage politique méconnaissable. Que s’est-il passé pour que le pays qui a désigné son premier président noir en 2008 n’ait aujourd’hui d’autre alternative qu’entre un milliardaire aux propos sulfureux et une fidèle alliée de Wall Street?» Pour un éclairage contemporain, 8 ans après.

UNE COLERE NOIRE – LETTRE A MON FILS – Ta Nehisi Coates

«Notre lexique tout entier – relations interraciales, discriminations, justice raciale, profilage racial, privilège blanc et même suprématie blanche – ne sert qu’à oblitérer l’expérience viscérale du racislme, le fait qu’il détruit des cerveaux, empêche de respirer, déchire des muscles, éviscère des organes, fend des os, brise des dents.»

Pour aller plus loin qu’une gentille fiction ou qu’un discours bienveillant… Un pamphlet qui nous plonge dans la peau, dans la peur, dans la corps d’un noir qui a grandi à Baltimore : «Voilà ce qu’il faut que tu saches : en Amérique, la destruction du corps noir est une tradition, un héritage.»

NE TIREZ PAS SUR L OISEAU MOQUEUR – Harper Lee

«Différents signes laissent penser que ce roman reste éminemment actuel. Dans l’ensemble du pays subsiste aujourd’hui un raciste subtil que même l’affirmative action, contestée par beaucoup n’est pas arrivée à faire disparaître.» (extrait de la postface).

Alabama, année 30. Un avocat commis d’office, intègre et rigoureux, défende un homme noir accusé d’avoir violée une femme blanche. Classique de la littérature américaine, l’histoire est racontée à travers les yeux de ses enfants…

–> Les romans qui vont suivre ne sont pas spécifiquement axés sur les questions raciales, même si elles y sont omniprésentes. Je les ai choisi pour la vision qu’ils offrent de la Nouvelle Orléans à différentes époques.

LA NUIT LA PLUS LONGUE – James Lee Burke

«La plupart de ceux qui buvaient là étaient soit des Afro-Américains, soit des ouvriers cajuns endurcis, ou des gens qui s’intitulaient créoles et vivaient des deux côtés de la frontière des couleurs.»

Un polar qui nous plonge dans la Nouvelle-Orléans en plein ouragan Katrina.

VOYAGE D’UN OUVRIER DANS LA VALLÉE DU MISSISSIPPI – Prosper Jacotot

«Les mœurs locales ont leur étrangeté. Le revolver y joue un grand rôle ; on ne s’en sépare guère, et on le porte dans une poche pratiquée exprès pour cet usage, dans la partie postérieure du pantalon. Les nègres considèrent cette arme comme un jouet, et on les voit fréquemment s’envoyer des balles, d’une voiture à l’autre, histoire de rire.»

Nouvelle-Orléans, 1877. Prosper Jacotot, boulanger bourguignon arrive du Kansas après y avoir travaillé comme ouvrier et fui la crise économique. Il travaillera dans un champ de canne à sucre, puis échappera à une épidémie mortelle de fièvre jaune. En plus d’être un aventurier hors-pair et un bon écrivain, Prosper Jacotot est l’un de mes (lointains) cousins. Son voyage aux Etats-Unis fera l’objet d’un billet de blog plus détaillé.

LA CONJURATION DES IMBÉCILES – John Kennedy Toole

« Bon, m’en vais dire au flicard que chuis casé, gagne légalement ma vie, qu’y me lache un peu, j’y dirai que chuis tombé sur un humaniste file en troupe qui m’donne vingt dollars par semaine dis donc! Et lui y va faire « Ah, c’est bien mon gars! Chuis content d’voir que tu rentres dans l’droit chemin ». Et moi, « ouais », que j’y ferai, salut! Et lui y f’ra « Maintenant, tu vas pouvoir devenir un membre à part entière de la communauté ». Et moi j’y ferai  » Ouais, m’ai dégotté un boulot d’nègre pour un salaire de nègre. Me vl’a membre à part entière dis donc! Nègre à part entière. Pas vagabond! Nègre! » Oua-ho! Pour du changement, c’est du changement, non? »

Un incontournable de la littérature américaine. On y trouve tout : anti-héros (génie ou abruti complet) humour cynique, verve littéraire… en plein quartiers populaires de la Nouvelle-Orléans, dans les années 60.

Pour clore ce billet rédigé en plein voyage louisianais, rien de mieux que cette citation issue du livre : «Seuls des dégénérés pratiquent le tourisme. Personnellement, je ne suis sorti de notre ville qu’une seule fois.»

Le mythe de Tintin reporter n’est pas (tout à fait) mort

Un journaliste freelance a de nombreuses raisons de râler. Faites une expérience : placez deux pigistes dans une même pièce, autour d’un verre, dans une soirée, dans une rédaction. Et observez. Ils s’encourageront mutuellement, feront des plans sur la comète avec mille beaux projets, mais surtout… ils se plaindront.

Je ne déroge pas à la règle : sur ce blog je publie fréquemment mes préoccupations face à ma profession. Des mots qui trouvent souvent un écho chez des pigistes de divers horizons surmenés, survoltés. La majeure partie de mes amis pigistes a un jour parlé d’arrêter. Certains ont pensé à une reconversion. Ce ras-le-bol est symptomatique d’une génération, certes, mais encore plus ancré chez les journalistes. Surtout ceux de mon âge, des jeunes qui se donnent à fond depuis plusieurs années et arrivent sur la trentaine épuisés, voire dégoûtés.

Mais jusqu’ici, on a tous replongé, on a toujours repris le chemin du terrain. Parce qu’on est tous persuadés de faire le plus beau métier du monde. Et c’est important de rappeler pour une fois qu’il faut y croire et s’accrocher. A l’heure où j’écris ces lignes je suis à l’aéroport de New York, en transit vers la Louisiane pour un mois de reportages freelance. Et je suis heureuse. Comme la plupart du temps dans ma vie de journaliste, d’ailleurs.

J’ai déjà entendu de la part de certains confrères plus expérimentés des propos de cette teneur : « «Les jeunes croient qu’ils vont vivre la vie de Tintin et ils déchantent quand ils découvrent le métier.» Je ne suis pas d’accord. Déjà, de nombreux étudiants sont conscients de la réalité de la profession.

Ensuite, avec un peu d’abnégation et beaucoup de volonté, on peut vivre cette vie de journaliste-reporter-aventurier qui est l’objet de tant de fantasmes, d’admiration, et parfois de haine de la part du grand public. Rares sont ceux de ma génération qui peuvent espérer des postes en CDI ou même d’être défrayés pour des reportages à l’étranger. Mais nombreux sont ceux qui s’en donnent les moyens, et parfois ils sont oubliés. Car moins visibles : dans le meilleur des cas, ils seront un nom sans présence dans les rédactions avec lesquels ils collaborent.

Et pourtant ils sont essentiels, et cela repose sur un paradoxe : que ce soit en France ou à l’étranger, le journaliste pigiste a peu d’argent quand il se rend sur le terrain. A première vue, c’est un frein. Pour le confort et le repos de l’âme, oui. Mais pas pour la qualité du reportage, car il s’achète ainsi une liberté bien rare dans notre corps de métier : celle du temps. Pas d’argent pour un hôtel? Le pigiste dort chez l’habitant, et écoute son histoire, son point de vue. Une galère en chemin? Le pigiste va prendre un itinéraire imprévu et dénicher une histoire improbable grâce à ce détour. Pas de budget pour un fixeur? Le pigiste ira seul sur le terrain, passera plus de temps à discuter avec les interlocuteurs. Avec un système D bien rôdé, il garantira à son reportage une authenticité.

Alors oui, sur le plan économique, il y a quelque chose qui cloche. Il faut d’abord économiser pour ensuite se payer son billet d’avion (ou de train, ou la location d’une voiture), et espérer rentrer dans ses frais en travaillant. Un peu comme un hobby… Mais le plaisir qu’on en retire est aussi celui d’un hobby, d’une passion : le kiff, la beauté de la rencontre, de la découverte, le dépassement de soi.

Ce soir, j’ai envie d’y croire. Faisons un pari. Je vais pendant ce voyage publier mes dépenses exactes… Et mes gains. Vais-je rentrer dans mes frais? Pouvoir me payer un salaire? Le pari est un peu biaisé, car j’ai déjà pré-vendu des reportages. Mais on n’est jamais à l’abri d’un contact qui annule, ou de frais inattendus – je ne me le souhaite pas. Mais ça fait partie du jeu, et du terrain glissant sur lequel le pigiste fait constamment l’équilibriste.

Et quel que soit le résultat financier de mon opération louisianaise, je tiens à rappeler que :

-Oui c’est possible de le faire.

-Oui c’est essentiel de le faire.

La question malheureusement étant juste de savoir jusqu’où on est prêt à aller, et pour ma part mes limites se réduisent à mesure que ma trentaine approche.

Mais d’ici là et d’ici mes prochains états âmes, longue vie au journalisme.

Anaïs Renevier, journaliste (et pigiste et Tintin et galérienne mais heureuse).

PS : Donc là à J+1, niveau comptes, je suis à moins 857 euros (j’accepte les chèques, les dollars et les dons en vin blanc).

  • Billet d’avion : Paris – La Nouvelle Orléans – Saint Domingue (oui un pigiste prend aussi des vacances) – Paris : 780 euros
  • ESTA : Environ 13 euros
  • Auberge de jeunesse Nouvelle Orléans : 20 euros
  • Navette Aéroport ) Auberge : 22 euros
  • Bus Nouvelle Orléans – Lafayette : 22 euros

Fantasmes louisianais

Le départ approche…Jeudi, je serai déjà au pays de l’Oncle Sam. Vendredi, je prendrai mon petit déjeuner à la Nouvelle Orléans. Puis, je rejoindrai le coeur du pays cadien, Lafayette où je mangerai peut-être de l’alligator.Je suis plongée dans les derniers préparatifs, mais surtout dans les premières rêveries. Avant chaque voyage, fantasmes et clichés se mêlent dans mon esprit qui s’égare facilement, doublant ainsi mon temps de préparation. Avide d’écriture, j’ai toujours sur moi un carnet lorsque je voyage, un nouveau pour chaque périple. Au début de celui-ci, j’ai pour rituel d’écrire la liste de mes fantasmes, ou plus prosaïquement des choses que j’aimerais faire. Une liste qui devient vite caduque au gré des rencontres et des surprises du voyage, et qui n’est jamais achevée.

Voici la liste de mes fantasmes louisianais :

  • voir un alligator (de loin)
  • manger de l’alligator (pas forcément le même)
  • apprendre à vider et préparer une citrouille pour Halloween
  • passer le 31 octobre au soir avec des enragés d’Halloween, qui ne lésinent pas sur les costumes.
  • louer une voiture et partir en road trip dans un autre Etat. Nashville, Tennessee, en traversant l’Alabama? Austin, Texas, pour vérifier si la ville est aussi weird qu’on me le promet (et si on trouve vraiment des Bloody Mary à 3 dollars, accessoirement).
  • Voir un concert de jazz à La Nouvelle Orléans.

L’avantage avec cette liste, c’est que je ne pourrais probablement pas tout faire. Donc, j’ai déjà une excuse pour revenir.

Et pour terminer, je partage avec vous ma chanson du moment :

C’est le genre de chansons qui donne systématiquement envie de danser, elle est pour moi la promesse d’un voyage du tonnerre. Et en plus, je vais interviewer ce groupe à la Nouvelle Orléans fin novembre.

See you soon, also on Twitter and on Instagram

Journalistes au bord de la crise de nerfs

Je pars en Louisiane. En voyage-reportage. Un mot-concept qui respire les longues heures passées dans des trains, les nuits hébergées sur un coin de canapé dans un bled paumé, les repas toutes les deux heures parce qu’il faut tout goûter, les rencontres improbables…Mais qui implique aussi les soirées passées à s’engueuler avec son ordinateur qui ne veut pas lire les rushes, les annulations à la dernière minute qui manquent de faire capoter un reportage, le micro qui lâche au milieu de la cambrousse, les coups de fils des rédactions à minuit locales pour des images « pour le JT de ce soir, donc dans quatre heures ». Bref, un joyeux mélange de ce que notre métier offre de meilleur et de pire.

Je suis à la fois impatiente, euphorique et nerveuse. Comme avant chaque voyage. Nerveuse surtout, car je n’ai pas fait de terrain depuis quasiment un an. Pourtant, les aventures, les reportages au bout du monde, c’est bien ce qui fait qu’à 18 ans on dit, des étoiles plein les yeux : « Moi je veux être journaliste, rencontrer des gens et voyager tout autour du monde. » Mouais.

Ne vous méprenez pas, je veux toujours être journaliste, rencontrer des gens et voyager autour du monde. Mais j’ai un peu moins d’étoiles dans les yeux. A cause de ce que je nomme sobrement « mes mésaventures birmanes ». En prenant garde de ne pas nommer, surtout devant mes collègues, ce que j’ai vraiment vécu en Birmanie. Jusqu’à aujourd’hui, où j’ai compris l’importance de partager mon expérience : là-bas j’ai fait un burn-out.  J’ai craqué. Pleuré. Me suis effondrée. N’ai plus supporté le stress. Ai voulu rentrer. Eprouvée par trois années freelance au Liban, épuisée par un retour en France passé à travailler, j’ai craqué nerveusement, physiquement et psychologiquement. J’ai tenu bon grâce à  une photographe avec laquelle j’avais fait équipe et qui m’a relevée à chaque fois que je suis tombée, et à une étudiante française qui m’a hébergée à Rangoun sur un matelas Bob l’éponge m’épaulant de son sourire et sa bonne humeur constantes.

J’observe, de loin, la vie des autres journalistes, croyant qu’ils sont des robots. Ils supportent les longues heures, le stress, les changements de dernière minute, les terrains difficiles. J’y résistais aussi. Jusqu’à la Birmanie. Depuis mon retour il y a dix mois, je me suis demandée plusieurs fois si j’étais vraiment faite pour le journalisme. J’ai arrêté le terrain, ai gagné ma vie grâce à du travail de desk et j’ai commencé une formation pour devenir fleuriste. Je m’éloignais petit à petit de ce que je croyais être ma vocation. Jusqu’à ce jour où un ami journaliste qui me semblait être un roc solide et inébranlable me confesse que lui aussi, il avait fait un burn-out. Je n’étais plus seule. Etions-nous anormaux? «Nous sommes tout à fait normaux. C’est le monde qui est anormal.» m’a-t-il répondu.

Notre monde, à nous les journalistes pigistes, serait anormal? Trouver un scoop. Ne pas rater l’info. Faire quatre projets en parallèle pour payer son loyer. Etre tout le temps disponible, même le week-end (surtout le week-end). Réclamer son salaire. Vendre son article. Respecter des délais intenables. Mobiliser ses sources. Rapidement. Non, plus vite que ça. Urgemment. Résumer. Avec le moins de mots possibles. Encore moins. Sacrifier, couper à la hache. Réclamer son salaire (oui, encore, le même qu’on attend depuis trois mois). Et surtout, faire tout ça avec le sourire, et ne jamais craquer. Ne pas donner l’impression qu’on a un peu moins d’étoiles dans les yeux.

Nous courons plusieurs cent mètres, et en même temps un marathon. Ce rythme plaît à certains. Mais à force de faire la course, que voit-on de ce qui nous entoure? Quelles histoires choisit-on de raconter dans ce rythme effréné? Quel regard sur le monde apporte-t-on lorsque l’on n’a que cinq minutes pour réaliser une interview?

Il y a quelques semaines, j’ai accepté de réaliser un long reportage à l’étranger, dans un délai très court. Trop court pour fournir du travail de qualité. Une fois cette décision prise, les syndromes du burn-out sont revenus, comme un cri de mon corps d’arrêter mes conneries. D’arrêter le stress. De prendre le temps. Pour moi, mais aussi par conscience professionnelle. Alors pendant les élections américaines, en Louisiane je voudrais pour une fois aller à contre-courant de cette course effrenée qu’on m’impose indirectement . Et je compte bien laisser la torpeur nonchalante et humide du bayou prendre le dessus et vous raconter la Louisiane, tout en lenteur.

PS : Oui, j’ai prévu d’écrire un article optimiste sur le journalisme (bientôt). Oui, je continue ma formation de fleuriste.

PS 2 : J’ai prévu de publier régulièrement sur mon blog, mon compte Instagram et sur Twitter les avancées de mon périple en Louisiane. Pour vous faire partager au plus près mes impressions et aventures en pleines élections américaines. Stay tuned!

Anaïs Renevier, journaliste.

La Silicon Valley dominée par les mâles alpha

Loin de mes thèmes habituels de reportage, j’ai récemment profité d’un détour par la Californie pour m’intéresser à l’une des faces cachées de la tech industrie, où 60% disent avoir été victimes de harcèlement sexuel (contre 30% pour le reste du pays). Un article à lire sur le site de TV5 Monde.

Les États-Unis seront à nouveau dans ma liste cette année, puisque j’y prépare une série de reportages en amont des élections.

 

 

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