L’été nous est tombé dessus sans prévenir. Je crois qu’à cet instant, Mélanie regardait la mer en se demandant comment elle allait quitter sa vie grise pour s’installer ici, après l’été. Elle était happée par les illusions de liberté de Beyrouth.

Alors le ciel a dit qu’il allait arrêter de pleurer, il nous réchaufferait le jour, et nous plomberait à la nuit tombée à ne plus savoir comment le regarder.

Le soleil nous a invité à la baignade. L’eau était froide et dégueulasse. On y a trempé nos pieds dorés, on y a dansé. L’air se réchauffait salement. Les snipers ont repris leur valse routinière à Tripoli. La pluie de roquettes s’est intensifiée à la lisère des pays frères.

Et tout à coup, Beyrouth. Un matin, elle s’est réveillée en pleurant, deux roquettes logées dans le Sud de ses courbes. Elle avait de la fièvre. On ne pouvait pas respirer, on ne pouvait pas circuler. On a fait semblant de prendre un jour de congé et de la laisser se reposer. Au dessus de ma chaise longue, une dizaine d’hélicoptères ont survolé la côte. Un signe d’alerte, une interdiction au repos. Beyrouth avait le cœur gros. Elle a pleuré une deuxième fois quelques jours plus tard. On étouffait encore. Le ciel moite puait le pneu brûlé. Dahie avait encore explosé, un peu plus violemment cette fois. Le quartier suintait le sang et la sueur. C’était le dernier jour à asphyxier? Le dernier soir à regarder les vagues et la lune bercée par la brise, en tout cas. Le Ramadan est arrivé le lendemain, l’air de rien.

Depuis on observe Beyrouth la lascive. Elle reprend son souffle, et transpire à grosses gouttes, des flots qui se déversent dans la mer. Et certains matins, Beyrouth vous fait la gueule, vous enveloppe de la moiteur étouffante d’un ramadan d’été, vous rappelle le nom d’un être aimé reparti en Syrie. Il est reparti, lui et ses centaines de compatriotes. Le Liban n’avait plus rien à leur offrir. L’être aimé se conjugue en une centaine de visages. L’un d’eux a perdu son travail. Dignement. Il m’a dit «je crois que Dieu veut qu’on souffre et qu’on meurt». Il a erré, puis n’a rien trouvé de plus alléchant que la misère de la guerre, dans son pays. Ils sont repartis, ces Syriens trop mal aimés, sous des bombes, ils auront peut-être un toit. Mais au moins ils auront un peu d’amour, pas comme à Beyrouth, dans cet été suintant. Heureusement que le soleil tape fort cet été, comme ça derrière nos lunettes de soleil indécemment provocantes, on peut s’abandonner à un torrent de perles. C’est ce que Beyrouth vous invite à faire en les regardant partir.

Et puis, une robe à fleurs, un verre de vin presque en diamant, les potins bien contés d’une amie faussement russe, et soudain oui Beyrouth vous invite à danser, à une balade en voilier, à une déclaration d’amour en forme de Baklavas. Ils ont un goût de Syrie, sur un air de swing, Beyrouth putin et séraphine des caprices de mon cœur m’a glissé à l’oreille : «il fait chaud. Et l’été ne fait que commencer.»

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