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Anaïs Renevier – Journaliste

Correspondances du coin de la rue au bout du monde.

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*Coups de gueule

Du Hezbollah dans l’imaginaire médiatique

Du Hezbollah, je n’ai qu’une image floue. Des souvenirs épars, parfois brumeux, de reportages au Liban pendant les trois années où j’y ai vécu : un combattant, casque à la main, arme en bandoulière, revenant de Al Qousseir en Syrie et croisé à Al Qasr, village libanais faisant face à son éponyme syrien. Une bijouterie à Baalbeck où j’ai connu un interrogatoire nerveux, après y avoir été traînée de force. Des tirs de kalachnikovs résonnant dans tout Beyrouth à chaque début ou fin de discours télévisé de Hassan Nasrallah, ses sympathisants applaudissant à coup de balles perdues chaque phrase bien placée de leur leader, surtout quand elle vise l’ennemi israélien. (Le Hezbollah a depuis interdit la pratique des tirs en l’air, une décision saluée… par des tirs).

Il y a quelque chose de tentaculaire et d’insaisissable dans la structure du Hezbollah. Et c’est le souhait de l’organisation : donner l’image la plus nébuleuse possible, préserver, coûte que coûte, le culte du secret.

«L’objet Hezbollah lui-même rechigne à se laisser saisir. Visages fermés, suspicion de mise: le milicien refuse de vous laisser passer, le cadre de vous recevoir, le militant de vous parler.» Sabrina Mervin.

Je ne suis pas spécialiste du Hezbollah et les seuls qui peuvent d’ailleurs prétendre l’être sont les rares chercheurs qui ont passé de longues années sur le terrain.

Mais ce que je lis et entends depuis la démission de Saad Hariri et la crise politique qui s’en est suivie m’agace parfois.

Par exemple, lorsque j’entends affirmer : «Rafiq Hariri, assassiné par le Hezbollah». L’attentat contre le père de Saad Hariri, en février 2005, est un sujet extrêmement sensible au Liban. Douze ans après les faits il divise toujours la classe politique et les victimes ( 23 personnes au total ont péri dans l’explosion et plus de 200 ont été blessés) attendent désespérément le verdict d’un procès hors norme et interminable, exporté à La Haye.

Les présomptions contre le Hezbollah et le régime syrien sont fortes : cinq sympathisants du Hezbollah ont en effet été inculpés par le Tribunal spécial pour le Liban et n’ont pas été remis à la justice : ils sont jugés par contumace. Mais à cette heure, le verdict n’a pas été rendu, leur culpabilité n’est pas officiellement établie. N’est-il pas important d’employer les bons termes sur le plan juridique et de moduler cette affirmation?

Est n’est-il pas nécessaire, une fois les faits établis, de ne pas s’en tenir à une seule version de l’histoire? Nombre de mes confrères, lorsqu’ils présentent le Hezbollah, rappellent systématiquement que le groupe est classé sur la liste des organisations terroristes par les Etats-Unis, et par l’Union Européenne pour sa branche armée. Oui, c’est un fait qu’il est utile de rappeler dans certains contextes, mais il faut aussi l’éclairer : il s’agit d’une décision diplomatique, prise en partie à cause de ses liens avec l’Iran et de son implication militaire en Syrie. C’est un pan de l’histoire du Hezbollah.

Limiter l’organisation à ce spectre semble réducteur. Dans nos médias, peu s’interrogent sur la perception du Hezbollah par les Libanais eux-mêmes. On se contente de rappeler les versions de Washington ou Bruxelles, parfois on évoque des foules chiites galvanisées par les discours de Nasrallah, mais la réflexion va rarement plus loin. La réalité est plus complexe : déjà, le groupe ne suscite pas l’approbation de tous les chiites qu’il dit représenter. L’organisation a perdu de son aura auprès de ses sympathisants depuis son engagement aux côtés du régime de Bachar Al Assad en Syrie. Chez les Libanais, chiites ou autres, les degrés d’appréciation ou de dépréciation sont divers, du plus aveugle au plus extrême. Mais même le plus farouche opposant à la branche politique du Hezbollah ou à sa branche militaire qu’il souhaiterait désarmer, n’emploie pas le mot «terroriste». A la tête de deux ministères et avec ses nombreuses alliances politiques, le Hezbollah représente, qu’on le veuille ou non, une partie de la branche politique libanaise.

Ces raccourcis ou zones de flous participent d’une certaine paresse journalistique, quand ce n’est pas tout simplement un parti-pris. Pour les reporters basés à Beyrouth, il n’est pas aisé d’approcher le Hezbollah. Le Liban est polarisé entre deux coalitions politiques formées en 2005 suite à l’assassinat de Rafiq Hariri : le 8 Mars, proche du régime syrien, auquel appartient le Hezbollah et le 14 Mars, opposé à l’hégémonie syrienne, auquel appartient le Courant du Futur de Saad Hariri.

Deux courants, deux styles : certains partis politiques proches du 14 mars invitent régulièrement les correspondants de presse à des déjeuners dans des endroits chics du centre-ville de Beyrouth… Alors que le Hezbollah, pour une simple autorisation de tournage (nécessaire dans tous les lieux du Liban où il a une présence), fait passer les journalistes par une arrière-boutique au fin fond de la banlieue sud de la capitale… et en guise de bienvenue, ne leur offre pas de café mais se saisit de leur passeport pour les photocopier. Le Courant du Futur emploi plusieurs personnes en charge de la presse, elles sont quasiment toutes francophones. Le Hezbollah a une seule responsable de presse en relation avec les journalistes qui ne parlent pas arabe et elle ne répond quasiment jamais au téléphone. Sans compter que quiconque a fait des reportages au Liban aura forcément une anecdote négative liée au Hezbollah à raconter : interrogatoire, déplacements surveillés, interviews limitées…

Pour les journalistes non arabophones qui ne sont pas à Beyrouth, l’approche est encore plus compliquée : les seuls journaux libanais accessibles en français ou en anglais sont proches de la pensée du bloc du 14 Mars. Jusqu’en 2015, les journalistes étrangers (tout comme les Libanais de la diaspora non-arabophones) pouvaient s’informer en anglais sur le site d’Al Akhbar, média proche des idées du 8 mars, mais les traductions en anglais ont été stoppées depuis, faute de moyens. Seule la presse pro 14 Mars est accessible aux non arabophones : il y a donc un problème de point de vue, forcément tronqué, dans un Liban où la neutralité médiatique n’existe pas.

On m’a déjà reproché, alors que je défendais cette pensée, de «prendre parti pour le Hezbollah». Je ne prétends pas que ce groupe est dirigé par des enfants de choeur. Pas plus que je ne sous-entends que le sang ne coule jamais, qu’il n’y a pas de règlements de comptes internes ou externes. Et je ne minimise pas non plus les liens du groupe avec l’Iran, ni le fait qu’il agisse militairement hors de tout cadre national.

Mais pour nous journalistes qui parlons du Liban, pays extrêmement complexe à décortiquer, il serait temps de se détacher du fantasme représenté par le Hezbollah dans notre imaginaire collectif, d’arrêter d’employer l’expression «fief du Hezbollah» sans trop savoir à quoi l’on se réfère. J’ai moi-même, au début de mon temps au Liban, fait ce raccourci (et d’autres) par négligence ou manque de temps. Mais il ne faut pas céder à la  paresse. Nuancer, ce n’est pas prendre parti, c’est simplement respecter la base de notre métier : le principe de neutralité.

Anaïs Renevier – journaliste basée au Liban de 2012 à 2015

Pour aller plus loin

Fort heureusement, il existe toujours des exceptions : des articles et émissions nuancés et documentés sur le sujet. Parmi les plus récents citons cet article de Marc Daou, ainsi que cette interview de la chercheuse Erminia Chiara Calabrese et enfin, ce débat dans l’émission 28 minutes sur Arte.

Pour ceux qui souhaiteraient se renseigner en profondeur, l’ouvrage d’Aurélie Daher «Le Hezbollah, mobilisation et pouvoir» semble le plus complet des ouvrages récents

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Le mythe de Tintin reporter n’est pas (tout à fait) mort

Un journaliste freelance a de nombreuses raisons de râler. Faites une expérience : placez deux pigistes dans une même pièce, autour d’un verre, dans une soirée, dans une rédaction. Et observez. Ils s’encourageront mutuellement, feront des plans sur la comète avec mille beaux projets, mais surtout… ils se plaindront.

Je ne déroge pas à la règle : sur ce blog je publie fréquemment mes préoccupations face à ma profession. Des mots qui trouvent souvent un écho chez des pigistes de divers horizons surmenés, survoltés. La majeure partie de mes amis pigistes a un jour parlé d’arrêter. Certains ont pensé à une reconversion. Ce ras-le-bol est symptomatique d’une génération, certes, mais encore plus ancré chez les journalistes. Surtout ceux de mon âge, des jeunes qui se donnent à fond depuis plusieurs années et arrivent sur la trentaine épuisés, voire dégoûtés.

Mais jusqu’ici, on a tous replongé, on a toujours repris le chemin du terrain. Parce qu’on est tous persuadés de faire le plus beau métier du monde. Et c’est important de rappeler pour une fois qu’il faut y croire et s’accrocher. A l’heure où j’écris ces lignes je suis à l’aéroport de New York, en transit vers la Louisiane pour un mois de reportages freelance. Et je suis heureuse. Comme la plupart du temps dans ma vie de journaliste, d’ailleurs.

J’ai déjà entendu de la part de certains confrères plus expérimentés des propos de cette teneur : « «Les jeunes croient qu’ils vont vivre la vie de Tintin et ils déchantent quand ils découvrent le métier.» Je ne suis pas d’accord. Déjà, de nombreux étudiants sont conscients de la réalité de la profession.

Ensuite, avec un peu d’abnégation et beaucoup de volonté, on peut vivre cette vie de journaliste-reporter-aventurier qui est l’objet de tant de fantasmes, d’admiration, et parfois de haine de la part du grand public. Rares sont ceux de ma génération qui peuvent espérer des postes en CDI ou même d’être défrayés pour des reportages à l’étranger. Mais nombreux sont ceux qui s’en donnent les moyens, et parfois ils sont oubliés. Car moins visibles : dans le meilleur des cas, ils seront un nom sans présence dans les rédactions avec lesquels ils collaborent.

Et pourtant ils sont essentiels, et cela repose sur un paradoxe : que ce soit en France ou à l’étranger, le journaliste pigiste a peu d’argent quand il se rend sur le terrain. A première vue, c’est un frein. Pour le confort et le repos de l’âme, oui. Mais pas pour la qualité du reportage, car il s’achète ainsi une liberté bien rare dans notre corps de métier : celle du temps. Pas d’argent pour un hôtel? Le pigiste dort chez l’habitant, et écoute son histoire, son point de vue. Une galère en chemin? Le pigiste va prendre un itinéraire imprévu et dénicher une histoire improbable grâce à ce détour. Pas de budget pour un fixeur? Le pigiste ira seul sur le terrain, passera plus de temps à discuter avec les interlocuteurs. Avec un système D bien rôdé, il garantira à son reportage une authenticité.

Alors oui, sur le plan économique, il y a quelque chose qui cloche. Il faut d’abord économiser pour ensuite se payer son billet d’avion (ou de train, ou la location d’une voiture), et espérer rentrer dans ses frais en travaillant. Un peu comme un hobby… Mais le plaisir qu’on en retire est aussi celui d’un hobby, d’une passion : le kiff, la beauté de la rencontre, de la découverte, le dépassement de soi.

Ce soir, j’ai envie d’y croire. Faisons un pari. Je vais pendant ce voyage publier mes dépenses exactes… Et mes gains. Vais-je rentrer dans mes frais? Pouvoir me payer un salaire? Le pari est un peu biaisé, car j’ai déjà pré-vendu des reportages. Mais on n’est jamais à l’abri d’un contact qui annule, ou de frais inattendus – je ne me le souhaite pas. Mais ça fait partie du jeu, et du terrain glissant sur lequel le pigiste fait constamment l’équilibriste.

Et quel que soit le résultat financier de mon opération louisianaise, je tiens à rappeler que :

-Oui c’est possible de le faire.

-Oui c’est essentiel de le faire.

La question malheureusement étant juste de savoir jusqu’où on est prêt à aller, et pour ma part mes limites se réduisent à mesure que ma trentaine approche.

Mais d’ici là et d’ici mes prochains états âmes, longue vie au journalisme.

Anaïs Renevier, journaliste (et pigiste et Tintin et galérienne mais heureuse).

PS : Donc là à J+1, niveau comptes, je suis à moins 857 euros (j’accepte les chèques, les dollars et les dons en vin blanc).

  • Billet d’avion : Paris – La Nouvelle Orléans – Saint Domingue (oui un pigiste prend aussi des vacances) – Paris : 780 euros
  • ESTA : Environ 13 euros
  • Auberge de jeunesse Nouvelle Orléans : 20 euros
  • Navette Aéroport ) Auberge : 22 euros
  • Bus Nouvelle Orléans – Lafayette : 22 euros

Journalistes au bord de la crise de nerfs

Je pars en Louisiane. En voyage-reportage. Un mot-concept qui respire les longues heures passées dans des trains, les nuits hébergées sur un coin de canapé dans un bled paumé, les repas toutes les deux heures parce qu’il faut tout goûter, les rencontres improbables…Mais qui implique aussi les soirées passées à s’engueuler avec son ordinateur qui ne veut pas lire les rushes, les annulations à la dernière minute qui manquent de faire capoter un reportage, le micro qui lâche au milieu de la cambrousse, les coups de fils des rédactions à minuit locales pour des images « pour le JT de ce soir, donc dans quatre heures ». Bref, un joyeux mélange de ce que notre métier offre de meilleur et de pire.

Je suis à la fois impatiente, euphorique et nerveuse. Comme avant chaque voyage. Nerveuse surtout, car je n’ai pas fait de terrain depuis quasiment un an. Pourtant, les aventures, les reportages au bout du monde, c’est bien ce qui fait qu’à 18 ans on dit, des étoiles plein les yeux : « Moi je veux être journaliste, rencontrer des gens et voyager tout autour du monde. » Mouais.

Ne vous méprenez pas, je veux toujours être journaliste, rencontrer des gens et voyager autour du monde. Mais j’ai un peu moins d’étoiles dans les yeux. A cause de ce que je nomme sobrement « mes mésaventures birmanes ». En prenant garde de ne pas nommer, surtout devant mes collègues, ce que j’ai vraiment vécu en Birmanie. Jusqu’à aujourd’hui, où j’ai compris l’importance de partager mon expérience : là-bas j’ai fait un burn-out.  J’ai craqué. Pleuré. Me suis effondrée. N’ai plus supporté le stress. Ai voulu rentrer. Eprouvée par trois années freelance au Liban, épuisée par un retour en France passé à travailler, j’ai craqué nerveusement, physiquement et psychologiquement. J’ai tenu bon grâce à  une photographe avec laquelle j’avais fait équipe et qui m’a relevée à chaque fois que je suis tombée, et à une étudiante française qui m’a hébergée à Rangoun sur un matelas Bob l’éponge m’épaulant de son sourire et sa bonne humeur constantes.

J’observe, de loin, la vie des autres journalistes, croyant qu’ils sont des robots. Ils supportent les longues heures, le stress, les changements de dernière minute, les terrains difficiles. J’y résistais aussi. Jusqu’à la Birmanie. Depuis mon retour il y a dix mois, je me suis demandée plusieurs fois si j’étais vraiment faite pour le journalisme. J’ai arrêté le terrain, ai gagné ma vie grâce à du travail de desk et j’ai commencé une formation pour devenir fleuriste. Je m’éloignais petit à petit de ce que je croyais être ma vocation. Jusqu’à ce jour où un ami journaliste qui me semblait être un roc solide et inébranlable me confesse que lui aussi, il avait fait un burn-out. Je n’étais plus seule. Etions-nous anormaux? «Nous sommes tout à fait normaux. C’est le monde qui est anormal.» m’a-t-il répondu.

Notre monde, à nous les journalistes pigistes, serait anormal? Trouver un scoop. Ne pas rater l’info. Faire quatre projets en parallèle pour payer son loyer. Etre tout le temps disponible, même le week-end (surtout le week-end). Réclamer son salaire. Vendre son article. Respecter des délais intenables. Mobiliser ses sources. Rapidement. Non, plus vite que ça. Urgemment. Résumer. Avec le moins de mots possibles. Encore moins. Sacrifier, couper à la hache. Réclamer son salaire (oui, encore, le même qu’on attend depuis trois mois). Et surtout, faire tout ça avec le sourire, et ne jamais craquer. Ne pas donner l’impression qu’on a un peu moins d’étoiles dans les yeux.

Nous courons plusieurs cent mètres, et en même temps un marathon. Ce rythme plaît à certains. Mais à force de faire la course, que voit-on de ce qui nous entoure? Quelles histoires choisit-on de raconter dans ce rythme effréné? Quel regard sur le monde apporte-t-on lorsque l’on n’a que cinq minutes pour réaliser une interview?

Il y a quelques semaines, j’ai accepté de réaliser un long reportage à l’étranger, dans un délai très court. Trop court pour fournir du travail de qualité. Une fois cette décision prise, les syndromes du burn-out sont revenus, comme un cri de mon corps d’arrêter mes conneries. D’arrêter le stress. De prendre le temps. Pour moi, mais aussi par conscience professionnelle. Alors pendant les élections américaines, en Louisiane je voudrais pour une fois aller à contre-courant de cette course effrenée qu’on m’impose indirectement . Et je compte bien laisser la torpeur nonchalante et humide du bayou prendre le dessus et vous raconter la Louisiane, tout en lenteur.

PS : Oui, j’ai prévu d’écrire un article optimiste sur le journalisme (bientôt). Oui, je continue ma formation de fleuriste.

PS 2 : J’ai prévu de publier régulièrement sur mon blog, mon compte Instagram et sur Twitter les avancées de mon périple en Louisiane. Pour vous faire partager au plus près mes impressions et aventures en pleines élections américaines. Stay tuned!

Anaïs Renevier, journaliste.

Journalistes en carton? Les JRI, ces parias.

Il est déjà arrivé à certains de mes confrères, comme à moi même, de nous demander si nous étions «en carton». Interview préparée à toute vitesse, article bâclé : parfois, le doute s’installe. Rassurez-vous, je ne suis pas une journaliste en carton. Ni en papier, ni en plastique. En fait, je ne suis même pas journaliste, en tout cas pas officiellement.

A deux mois de 2016, je n’ai toujours pas obtenu la carte de presse pour l’année 2015. Je l’ai pourtant demandée en temps et en heure, mais à l’instar de certains de mes collègues JRI, j’attends toujours. Sans certitude aucune de la recevoir.

Je travaille pour la presse écrite, le web, la radio, et aussi pour la télé. C’est ça, un journaliste en 2015. J’ai réalisé des études pour être Journaliste Reporter d’Images (JRI). Un métier difficile à définir, même au sein du petit monde des journalistes. Dans les rédactions télé qui ont les moyens d’envoyer plusieurs personnes sur un tournage, le JRI est souvent considéré comme un simple cameraman. Mais il est en réalité bien plus que ça. Pour citer le CIDJ, «Le journaliste reporter d’images (JRI) est toujours sur le terrain. Polyvalent, il part souvent seul en reportage et s’occupe à la fois des images, du son et des textes.». Souvent seul, dans les petites rédactions, souvent seul aussi quand il est pigiste.

Autre particularité du JRI : s’il est parfois rémunéré en salaire, ce n’est pas systématique. Contrairement à son confrère le monteur, il ne dispose pas du statut d’intermittent. Parfois, on lui demandera de «facturer» son reportage. Pour cela, il doit avoir un statut d’auto-entrepreneur, un statut toutefois assez bâtard : un auto-entrepreneur n’a pas accès à la CMU, ses heures de travail ne sont pas comptabilisées pour d’éventuelles indemnités chômage, et près de 25% du total de sa rémunération part en fumée, dans diverses taxes et cotisations. Le journaliste «auto-entrepreneur» est aussi un bâtard de sa profession : si plus de 50% de sa rémunération est perçue sous ce statut, alors la Commission de la Carte d’Identité des Journalistes Professionnels (CCIJP) ne reconnaîtra pas son statut de journaliste.

Elle explique que les journalistes sont censés refuser ce type de rémunération. Mais après avoir proposé un sujet à dix rédactions, citez-moi un JRI qui abandonnera la vente de son reportage sous prétexte d’un statut. Pour éviter ce genre de rémunération, devrait-on destituer les rédactions qui s’adonnent à cette pratique de leur titre d’entreprise de presse? Cela paraît absurde? Autant que de destituer un journaliste de sa carte de presse.

Ironie du sort, les JRI sont les plus visibles sur le terrain. Ils ont une caméra, un trépied, un micro. Pourquoi s’obstinent-ils à vouloir être reconnus par leurs paires? Justement, car ils sont facilement repérables. La carte de presse, c’est un sésame qui peut parfois sortir les journalistes de situations délicates. Dans cet exemple que j’ai cité sur le site Global Voices, la carte de journaliste m’a sauvé la mise :

«Pour les besoins d’un reportage sur les réfugiés palestiniens de Syrie interdits d’entrer au Liban, je suis sortie du pays et j’ai pénétré dans une zone tampon d’une dizaine de kilomètres entre les deux pays. Une fois repérée, j’ai été interrogée par la sûreté générale libanaise (ils m’ont demandé de supprimer mes images, j’ai fait semblant de le faire) et ensuite par l’armée syrienne (ils m’ont demandé de montrer mes images pour prouver que j’étais journaliste, si je les avais supprimées je serai peut-être dans une geôle syrienne à l’heure actuelle !).»

Actuellement, je suis en Birmanie, pour couvrir les élections en tant que freelance. Je ne suis pas encartée et je compte en ce moment un collègue au Niger et un autre à la frontière turco-syrienne, qui ne le sont pas non plus. J’espère, à aucun moment qui ni eux ni moi n’auront besoin de ce petit bout de carton. Mais au final, tout cela ne m’étonne guère. Si l’on calcule notre taux horaire de rémunération, il n’est pas surprenant que certains considèrent encore que notre travail n’est pas une vraie profession.

Anaïs Renevier, journaliste. (ou pas)

La mort d’Aylan ou la grande hypocrisie

Ce soir de mai 2014, après ma visite dans le camp de réfugiés de Dalhamyie au Liban, je me suis effondrée en larmes. Je n’avais pourtant pas pleuré l’hiver précédent, à Ersal devant le récit d’enfants réfugiés syriens morts de froid sous les tentes. Ni en décembre 2012, quand j’ai rencontré des Palestiniens de Yarmouk qui avaient tout perdu. Pas même en 2013, auprès d’Ali, jeune combattant de Homs blessé, lessivé, qui croyait encore à la Révolution et me confiait son désespoir sur son lit de mort dans un hôpital de Tripoli. Mais ce soir de mai 2014, j’étais abattue, et confiais mes états d’âme dans un billet intitulé «Sy-riens aux yeux du monde». Ces mères syriennes semblaient perdues, et moi aussi pour le coup. Ce sentiment ne m’a pas quittée, et m’a même suivie dans l’avion qui me ramenait de Beyrouth à Paris en juin cette année, quand j’ai décidé de tourner la page de mon histoire libanaise. Je rapportais avec moi des cartons de regrets et un cargo d’histoires dramatiques sur des réfugiés qui n’avaient pas été partagées.

Depuis quelques semaines, je suis touchée par l’élan de solidarité général envers les réfugiés, Syriens ou autres. Mais en parallèle de cette émotion, une nausée m’accompagne quand je pense à ce qui a tout provoqué : l’image d’Aylan, étendu sur une plage turque. Je n’arrivais pas à identifier cet arrière-goût amer jusqu’à la lecture ce matin du billet de Justin de Gonzague, documentariste qui a quitté Beyrouth pour Marseille en juin dernier lui aussi. Ses premiers mots m’ont fait l’effet d’une claque :

«C’est un véritable scandale. 3 ans de reportages, de vidéos, d’articles des nombreux jeunes journalistes sur place à Beyrouth. Je me souviens de ces refus de voir cette réalité alors que jour après jour nous étions là à voir nos amis syriens partir pour la Turquie puis l’Europe, 3 ans que l’ensemble de ces journalistes payés à coup de lance pierre, traité comme de la merde par la doxa parisienne qui nous enfumait à l’époque avec Deach et compagnie pour installer la peur dans nos campagnes et faire monter le Front National car porteur médiatiquement téléstoring oblige. Aujourd’hui ces mêmes personne peut encline à faire vivre l’information mais plus la peur de l’autre, la bouche en cœur deviennent une fabrique lacrymale sur le dos d’un gamin mort sur une plage.»

Le texte de Justin m’a touchée en plein cœur. Oui, nous avons tous assisté au départ d’amis syriens : certains sont repartis sous les bombes, une alternative moins pire pour eux que la vie de réfugiés au Liban. D’autres ont dépensé toutes leurs économies pour rejoindre l’Europe promise. Oui, cela fait deux ans, presque trois, que le thème des réfugiés syriens au Liban n’intéresse plus les rédactions parisiennes. Deux ans, qu’ils étaient tombés dans le désintérêt général. Les Syriens dans les camps au Liban? Vues, et revues ces images… Sur un canot pneumatique ou dans un train hongrois? Là au moins, ça change. Il aura fallu qu’ils perdent tout espoir de voir enfin la Syrie en paix , il aura fallu que le Liban coule à son tour sous le poids des réfugiés, il aura fallu qu’Aylan paie de sa vie pour qu’enfin ils reviennent au centre des débats. Il aura fallu de nombreux naufrages, pour qu’on daigne enfin parler d’eux comme des humains et leur donner un manteau chaud pour l’hiver.

Pour combien de temps cette fois? Ce temps que votre intérêt durera, si bref soit-il, tournez votre regard vers ces pays hôtes si longtemps négligés par les médias : le Liban, la Turquie, la Jordanie… Il y reste encore des millions de Syriens, qui ne parviennent plus à y survivre. Doivent-ils vraiment choisir entre la Syrie et l’Europe, entre les bombes et le risque de noyade? De nombreuses ONG et associations sur place font tout pour tenter de leur offrir une vie décente, et manquent cruellement de moyens. Peut-être serait-il temps d’offrir aux réfugiés de nouvelles alternatives, pour leur éviter cette fois de traverser le Styx au péril de leur vie.

Anaïs Renevier, journaliste.

La petite mort des correspondants

Je suis journaliste, correspondante à Beyrouth pour plusieurs médias depuis 2012. Je vais quitter le Liban, j’ai mille et une raisons de le faire et peut-être mille raisons de m’en réjouir. Je vais pouvoir traverser la route sans risquer d’être renversée par un chauffard, téléphone dans une main, cigarette dans l’autre. Je vais disposer d’électricité et d’eau 24h/24 et pouvoir avoir une conversation Skype avec vidéo intégrée. Un luxe dont on apprend à se passer ici.

Une nouvelle vie m’attend, mais quelque chose me chiffonne et me frustre dans mon départ : à 27 ans, je retourne chez mes parents et je laisse derrière moi des correspondances pour des médias renommés, un réseau que j’ai construit pendant trois ans et un pays que je prenais plaisir à couvrir. Tout cela, car à 27 ans, je ne vis pas de mon métier. Je travaille pour plusieurs rédactions. Les principales, peu nombreuses, respectent mon travail, m’écoutent, et ont un réel intérêt pour l’actualité internationale. Je n’ai jamais eu avec elles le moindre problème d’ordre éditorial, administratif ou personnel et c’est important de le souligner. Mais dans la conjoncture actuelle, rares sont les journaux/télés/radios qui peuvent se permettre d’avoir un salarié à l’étranger, un correspondant doit donc multiplier les supports. C’est mon travail avec ces autres médias ainsi que les discussions avec des journalistes freelance basés ici qui ont inspiré cette note.

Quand je suis arrivée à Beyrouth, j’étais plus optimiste et peut-être moins exigeante. Les débuts n’ont pas été roses : beaucoup de stress, peu de week-ends en dehors de Beyrouth de peur que «le téléphone ne sonne». Quelques larmes aussi, après des tournages ou montages particulièrement acrobatiques. Mes revenus étaient très aléatoires, je pigeais pour différents médias, souvent au gré de l’actualité. En moyenne, j’ai gagné environ 800 euros par mois pendant trois ans. Le même salaire que lorsque je travaillais 4 jours par semaine en télévision locale avant mon départ pour le Liban. Pour ces 800 euros, j’ai été pendant trois ans joignable 24h/24, 7 jours sur 7 : l’info n’attend pas. Pour ces 800 euros, j’ai été plusieurs fois prise dans des tirs croisés de snipers et une fois pourchassée par un hélicoptère du régime syrien (1). Pour ces 800 euros, j’ai été les yeux et les oreilles de plusieurs médias francophones au Liban. Et avec ces 800 euros, j’ai payé moi-même mon permis de résidence, ma caméra et mon assurance santé. Et bien sûr, mon loyer, qui a triplé depuis 2012 et l’afflux massif de réfugiés syriens dans la capitale libanaise.

Ma situation financière n’est pourtant pas mon problème principal. J’ai toujours su me contenter de peu quand je faisais ce que j’aimais, encore plus dans une ville où le soleil brille 10 mois par an. Ici, de nombreux correspondants acceptent, bon gré mal gré, de travailler avec des revenus similaires (2). Tous ces journalistes prennent quotidiennement le pouls de leur quartier, de leur ville, de leur pays. Les marchands de légumes, les colonels haut placés, les artistes, les cireurs de chaussures : tous sont autant de sources précieuses qui permettent de raconter avec justesse et attachement le pays dans lequel ils ont choisi de vivre.

Nous sommes journalistes de jour comme de nuit, passionnés, mais pas toujours encartés. Oh, ces polémiques sur ces cartes de presse déchirées en pleine émission par des nantis de notre profession? Est-ce utile de rappeler que dans certains pays, elle permet aux journalistes de rester en vie? Au Liban, sans tomber dans cet extrême, le précieux sésame nous permet d’accéder à l’information vive (une scène d’attentat, une ville bombardée à la frontière, une zone militaire…) et nous évite parfois de pénibles interrogatoires. En 2014, je ne l’ai pourtant obtenue qu’en décembre, et en appel. Les modes de facturation imposés par certains médias m’ont bloqué son processus d’obtention, quelle ironie alors que je ne vis que du (et pour le) journalisme.

Nous sommes journalistes, mais nous sommes fatigués. Je ne compte plus les soirées autour d’une bouteille de vin où l’on s’est dit que l’on allait arrêter, ou au moins faire les choses différemment. Je ne compte plus ces anecdotes partagées avec résignation… Tel rédacteur en chef a refusé un sujet sur les réfugiés syriens parce que «ça n’intéresse plus». Tel autre, qui se souvient que tu existes environ deux fois par an et t’appelle de bon matin pour te demander si tu es «disponible pour un direct». Oui oui, dis-tu à moitié endormie en t’attendant à avoir au moins une demie heure devant toi pour préparer ton sujet. «Alors tu es à l’antenne dans 3 minutes» te répond-on en te transférant immédiatement en régie . Tel secrétaire de rédaction aura pour sa part changé le titre de ton article, sans se rendre compte qu’il peut te mettre en danger. A un mot près, tu peux devenir «anti-ci» ou «pro-ça». Un terme mal utilisé, et c’est un contact précieux qui te claque la porte au nez, ou un responsable de la sûreté générale qui y regardera à deux fois avant de renouveler ton visa. «Nous ne sommes pas correspondants aux Bahamas», pour reprendre les mots d’une ancienne collègue que j’estime.

Nous sommes journalistes et nous sommes aussi des fantômes. Certains chefs sont-ils conscients que lorsqu’ils refusent un article sur la Syrie parce que «de toutes façons personne n’y comprend rien», c’est aussi nos sensibilités et nos vécus qu’ils heurtent? Alors, quelle est la limite? Est-ce que 3 ans de professionnalisme et de dévotion sont suffisants pour commencer à dire non? Et à quel prix? Dire non, c’est faire pencher la balance financière vers 700 euros mensuels plutôt que 800. Alors, pour ne plus travailler dans ces conditions, certains sautent le pas. Nous sommes plusieurs à quitter le pays cet été. D’autres suivront, j’en suis sûre.

Nos remplaçants ici? Ils s’useront aussi. Petit à petit, ces voix s’éteindront, étouffées par une information de masse, des dépêches écrites à la hâte, des informations diffusées avant d’être vérifiées. C’est la petite mort des correspondants. Cette agonie peut encore être évitée, par le public en suivant et soutenant les médias qui font entendre nos voix, et par nous en pensant le journalisme autrement. Certains de mes collègues sur le départ envisagent de créer leurs propres médias. Pour ma part, je souhaite rester journaliste indépendante (et donc libre de dire « non ») et me partager entre des piges pour des médias que je respecte (et qui respectent mon travail) et des reportages à l’étranger. Il va falloir réinventer mon quotidien, trouver un nouvel équilibre, et aussi une nouvelle manière de raconter, de témoigner et d’enquêter, en passant quelques semaines dans les pays que je veux couvrir, et non plus en y habitant. La suite reste encore à écrire…

Anaïs Renevier

(1) il est important de souligner que j’ai été confrontée à ces situations dangereuses de ma propre volonté, aucun des médias pour lesquels j’ai travaillé ne m’a encouragée à ces actes, au contraire.

(2) ce constat exclut les quelques correspondants salariés ou envoyés de France par leurs médias. Il existe bien sûr des moyens alternatifs pour vivre du journalisme au Liban en tant que freelance, certains travaillent pour des journaux locaux ou trouvent des petits boulots à mi-temps.

LIBAN / SYRIE – BILLET : Sy-riens aux yeux du monde.

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Camp de dahlamiyeh, mai 2014, @Anaïs Renevier

 Je ne la reconnais pas. Pourtant, sa photo avait fait le tour des journaux libanais, et des agences de presse. Mais aux yeux du monde entier, elle n’est rien. Une parmi un million. Elle ne me reconnaît pas non plus, pourtant nous étions à quelques mètres l’une de l’autre en novembre 2013. J’étais une parmi des dizaines, parmi la meute de journalistes. Elle était la femme qui venait d’accoucher et que Valérie Trierweiler avait salué, avec un sourire de compassion. Elle lui avait même accordé une visite privée dans sa tente. Quatre minutes montre en main. «Depuis cette visite, nous n’avons vu personne, pratiquement aucune ONG. Une seule association nous a donné du bois. On est livrés à nous-mêmes.» m’expliquent aujourd’hui les résidents du campement de Dalhamiyeh.

J’avais déjà souligné la vacuité d’une telle visite diplomatique lors d’un post précédent, mais je ne réalisais que trop peu à quel point la situation était en train de se dégrader, pour les réfugiés sous les tentes libanaises. Avec deux collègues journalistes, nous sommes retournées aujourd’hui à Dalhamiyeh dans la Bekaa. Nous avons été accueillies avec de grands sourires chaleureux, et des rires d’enfants. Les hommes formulaient de brèves réponses à nos questions, les femmes nous invitaient à discuter. A l’intérieur des tentes, après une dizaine de cafés et une après-midi du rire aux larmes, la confiance s’est installée, les langues se sont déliées. Une semaine n’aurait pas suffi à soulager le cœur de ces mères courage, mais les visites d’étrangers sont bien trop rares. De tente en tente, les questions fusent. Comment faire pour avoir un visa pour l’Allemagne? Pourquoi je ne peux pas recevoir d’aide alors que j’ai trois enfants? Pourquoi mon enfant n’a-t-il pas pu être vacciné? Bientôt, nous ralentissons le rythme de nos questions pour prêter une oreille attentive. Une mère nous confie son envie de mettre fin à ses jours. Mais nous sommes une imposture. Nous ne pouvons rien faire. A qui pourrait-on faire passer le message? Personne ne semble vouloir entendre leurs voix, et encore moins les comprendre.

Que l’on ne se méprenne pas. Je ne pointe du doigt ni le gouvernement libanais, ni les ONG toutes débordées par l’afflux constant des Syriens qui fuient les bombes. Hier, lors d’une conférence de presse à Beyrouth, Amnesty International le rappelait : les ONG au Liban ne reçoivent que 17% des financements dont elles auraient besoin pour répondre efficacement à la crise. L’agence des Nations Unies pour les réfugiés annonce plusieurs mois d’attente pour l’enregistrement de ceux-ci. Mais ces informations alarmantes sont tombées dans l’indifférence quasi générale des médias.

Dans une tente, une grand mère lit l’avenir dans le marc de café, avec une précision et une clairvoyance presque terrifiantes. Elle nous regarde toutes les trois, et nous dit que nous devons être fatiguées de notre travail. Fatiguées de chasser des histoires que nous ne sommes pas sûres de pouvoir vendre. Oui, je crois que je suis fatiguée. Non pas parce que les médias se désintéressent temporairement de la région. Ca reviendra. Mais je suis épuisée, parce que vos histoires, vos appels à l’aide et vos sourires sont des bouteilles à la mer. Cette misère me ronge l’âme, et je n’ai presque personne à qui la raconter. Et lorsque vous croyez que me le raconter changera le cours du monde, j’ai envie de vous dire que vous ne comptez pas aux yeux du monde, et que je ne suis rien non plus. Plus le temps passe, et plus je veux devenir fleuriste. Je crois que ça rend les gens plus heureux. J’aurais toujours une fleur à offrir à ceux qui auront le cœur lourd. Oui, elle fanera. Mais peut-être moins vite que tous les mots du monde pour raconter vos peines. Et autour des yeux las de toutes ces mères courages qui servent de paravent médiatique à des politiciens en mal d’images, il y aura peut-être un plissement sincère, celui du sourire de l’espoir, aussi éphémère soit-il.

Anaïs Renevier, journaliste

LIBAN – Billet : Visite de Valérie Trierweiler – les coulisses

Il m’était rarement arrivé lorsque je travaillais en télévision en France de couvrir d’importantes visites diplomatiques. Mon domaine de prédilection n’était pas la politique, et si j’avais été envoyée plusieurs fois en reportage au milieu des meutes de journalistes plus féroces les uns que les autres, cela avait été pour des sujets qui contenaient une information, aussi minime puisse-t-elle être. Aujourd’hui, Valérie Trierweiler s’est rendue au Liban. J’ai couvert sa venue. Je pensais hier encore qu’au-delà de quelques images d’illustration bien mises en scène (le campement de réfugiés, les enfants qui lui offrent des roses, la visite d’une école…), je pourrais lui poser quelques questions, certainement pas en interview privée, mais même au milieu d’autres, pour comprendre sa venue, son engagement, et surtout à travers sa parole et son personnage médiatique faire entendre les besoins, et surtout la détresse dans laquelle vivent les réfugiés à qui elle a choisi de rendre visite. J’aurais aimé entendre la voix de cette première dame de France «accueillie aux cris de bienvenus chez nous»

Qu’ils ont vite été écartés les petits insolents qui scandaient au début, et en français, «on veut manger, on veut manger!!» Les suivants étaient mieux préparés, oui, bienvenue Valérie… Les journalistes étaient eux, un peu moins bienvenus. Pourtant tous conviés «en toute discrétion», sans «communiqué officiel» l’ensemble de la presse française et libanaise était là. Quelques poses bien choisies devant les cameramen et photographes, rapidement écartés par les gorilles de la sécurité, tirés par leur sacs à dos, poussés, écrasés presque. Quelques mots sobres, quelques réponses évasives aux questions d’insistants audacieux, qui avaient pourtant étaient découragés par son directeur de cabinet de lui adresser la parole. Des confrères français nous ont expliqué qu’elle voulait être là «en toute discrétion», et que donc, elle ne s’exprimerait pas, ou peu.

J’aurais aimé savoir ce qu’elle entendait par «discrétion», mais au milieu de la foule de plusieurs dizaines de journalistes, agglutinés et compressés je n’ai pas eu l’espace de comprendre ce qu’elle avait bien voulu dire par là. Lasse d’être repoussée brutalement, j’ai préféré m’écarter un instant, contempler la meute. Jusqu’à voir au milieu de l’agitation, les gorilles de la sécurité (française ou libanaise?) renverser plusieurs enfants qui étaient eux aussi, agglutinés parmi la foule. Plusieurs ont terminé en larmes.

Une journaliste reporter d’images ne va pas se plaindre d’être un peu sauvagement écartée par ses collègues ou par les gardes du corps, lors d’un déplacement politique. Tout est minuté, mis en scène, chacun veut la meilleure image, la meilleure interview, et il faut se battre pour une image. Ce n’est pas nouveau, ce n’est pas rare. Une collègue spécialisée en politique me racontait récemment que lors de la campagne interne de l’UMP, une attachée de presse lui avait retourné le bras violemment, cette fois aussi pour l’écarter. Journalisme, mon beau miroir indésirable. Cela fait partie du jeu politique et médiatique, et on a rarement le choix de ne pas l’accepter, parfois même il paraît que l’on s’éprend de cette lutte intestine pour l’image. Par contre, jusqu’à quel point peut-on dépasser les règles du jeu? Jusqu’à voir ces enfants, cette «génération sacrifiée», écrasés par le service de sécurité des communicants venus pavaner au milieu d’eux?

Je croyais encore hier soir que la visite d’une personnalité pourrait permettre de tourner les projecteurs sur la crise syrienne au Liban. Je croyais encore que cela pouvait avoir une utilité, pas seulement pour Valérie Trierweiler et pour son image, mais pour eux, ces centaines de milliers de réfugiés. Mais j’ai finalement abandonné le convoi en mi-journée. Au fond de moi, lassée, vidée. J’ai appelé les rédactions pour lesquelles je travaille, leur disant la vérité. Il n’y a pas d’information, pourront-ils se contenter des images d’agence? Oui. Après tout, je suis payée pour faire du journalisme, pas de la communication. Il n’y avait rien à raconter. En tout cas, pas de la manière de laquelle je travaille habituellement, avec la liberté que me laissent mes médias pour raconter la vie de tous ces Syriens, Libanais, Palestiniens, qui traversent des crises, et dont les destins ne changeront pas après mes reportages, et encore moins après une visite hyper médiatisée de moins d’une heure. Il n’y a aujourd’hui pas de message. Ou si, peut-être. Il y a simplement au fond de moi une envie de raconter à quel point je suis ce soir attristée d’avoir vu cette misère que je côtoie au quotidien littéralement piétinée.

BERLIN – Billet : Tacheles is closing, but who cares?

Recently moved to Beirut, but still thinking of my beloved (and how gentrified!) Berlin… Tacheles is closing but who cares? was published today on the cool travel website Hejorama. It’s a translation of a french article previously posted in this blog.
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Je viens de poser mes valises à Beyrouth pour une durée indeterminée, ce qui ne m’empêche pas d’avoir toujours un oeil sur Berlin… Ici, la version anglaise de ce billet paru en français il y a quelques semaines. L’article a été publié sur le site Hejorama, a laissé par terre quelques cheveux que je me suis arraché pendant la traduction, un grand merci aux correcteurs d’ailleurs.

A bientôt, pour mes premières publications beyrouthines!

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