Alors que de plus en plus de pays sont touchés par le COVID-19, la planète entière se confine, de gré ou de force. Comment se passe la quarantaine ailleurs? En quoi c’est différent d’être confiné en Chine, en Italie ou sur une île? Episode 8 dans les îles du Pacifique.

“Dans cette crise, il va être intéressant de voir quels pays vont aider les îles du Pacifique sur le plan humanitaire. L’enjeu sanitaire est aussi géopolitique”. 

Alexandre Dayant est chercheur pour le think-tank Lowy Institute à Sydney. Il travaille sur les questions de politiques d’aide au développement et les enjeux géostratégiques dans le Pacifique. Depuis un mois, les Australiens sont confinés mais ils ont le droit de sortir faire de l’exercice, se baigner ou faire du surf. Le gouvernement réfléchit à prolonger la quarantaine pour 2 mois supplémentaires. 

“Juste avant le coronavirus, on a eu des incendies dramatiques en Australie. Les médias du monde entier en ont parlé. On a eu notre lot de malchance et juste au moment où on sortait de ça, il y a eu cette crise.” 

Parler de la situation des “îles du Pacifique” est toujours un exercice compliqué : l’océan est extrêmement vaste et les réalités d’un territoire à l’autre différentes. Il est tout de même possible d’établir certains points de comparaisons entre les îles de petite taille, ces “ confettis” éloignés et plus ou moins isolés. Au total, un peu plus de 200 personnes seraient infectées sur l’ensemble de ces territoires. 

“Il y a 8 ou 9 millions d’habitants cumulés, en excluant l’Australie et la Nouvelle Zélande. Comparativement, le nombre de cas déclarés n’est pas énorme. Ceux qui ont le plus grand nombre de cas sont ceux qui ont des liens avec les pays occidentaux, comme Hawaï ou Guam.” 

La plupart de ces territoires n’ont pas les moyens sanitaires de gérer des épidémies. Ils manquent de masques, de gants ,de matériel de santé. Sur certaines îles isolées, il est parfois impossible d’accéder rapidement à des hôpitaux. 

“Dans les îles Salomon par exemple, les habitants préfèrent généralement se faire soigner chez eux tant l’hôpital de la capitale est vétuste.” 

Dès le début de l’épidémie du COVID-19, de nombreux gouvernements ont préféré fermer leurs frontières et annuler tous les vols internationaux et domestiques. 

“Les Samoa ont été touchées par une épidémie meurtrière de rougeole il y a quelques mois. Quand un virus arrive sur ces îles, il y a souvent peu de moyens de le stopper.” 

Sur de nombreuses îles, les mesures de confinement sont par ailleurs difficiles à mettre en place.

“Certains habitants sont obligés de sortir juste pour survivre. Ils dépendent des récoltes, de la pêche ou de la chasse.” 

Grâce à la fermeture rapide des frontières, plusieurs îles du Pacifique sont aujourd’hui épargnées par le virus. Les Tonga et les Samoa par exemple font partie des rares territoires au monde à ne déclarer aucun cas. En Polynésie française, l’arrêt total des vols domestiques a permis de préserver plusieurs îles alors que Tahiti est touchée par l’épidémie. 

“Cet éloignement qui est d’habitude un si grand handicap pour ces Nations a été un avantage dans la crise du coronavirus. Elles sont tellement loin, que même les virus ne les atteignent pas”. 

Mais fermer les frontières a un fort impact pour ces économies qui vivent principalement du tourisme.

“Il faut choisir entre protéger les populations sur le plan sanitaire ou les tuer économiquement. Les deux choix sont difficiles, mais un virus pourrait décimer tout le monde d’un seul coup.”

Ces économies aujourd’hui quasiment à l’arrêt dépendent plus que jamais des aides internationales. 


“Ces îles ne peuvent pas avoir d’économie d’échelle, elles ne produisent pas assez pour faire du profit. Elles sont beaucoup trop éloignées des autres marchés. Elles survivent grâce aux aides de pays comme l’Australie, les Etats-Unis ou la France.” 

Chaque territoire du Pacifique entretient des relations particulières avec des économies plus importantes. 

“La Polynésie française et la Nouvelle Calédonie sont des territoires français et Hawaï fait partie des Etats-Unis. Dans le Pacifique Nord, les îles Marshall et Palaos ont des relations particulières avec Washington, qui en échange de sommes énormes garde le contrôle sur leurs espaces maritimes et aériens. C’est une manière pour les Etats-Unis de se protéger de la Chine.” 

Etats-Unis, Australie, Japon, Nouvelle-Zélande, Chine, France : tous ces pays ont un intérêt géopolitique dans le Pacifique. La crise du COVID-19 est aussi l’occasion pour ces grandes puissances de réaffirmer leur position sur le terrain. Cette semaine, l’aéroport de Port Vila au Vanuatu a été le lieu d’un étrange ballet diplomatique. 

“Un avion australien s’approchait des pistes pour apporter du matériel sanitaire, mais il y avait déjà un appareil chinois sur place, en train de débarquer des stocks. L’avion australien n’a pas pu se poser et a dû faire demi-tour pour qu’ils ne se croisent pas.”

L’avion est retourné à sa position de départ, à 2000km de là, avant de pouvoir revenir. Cet épisode souligne une certaine compétition sur les programmes d’aide. 

“La Chine, bien qu’elle soit l’épicentre de cette épidémie, l’utilise comme un moyen de se positionner comme sauveur de l’humanité. Comme en Europe, elle distribue des masques dans le Pacifique. Les Etats-Unis ont toujours eu peur que les pays du Pacifique Nord se rapprochent de la Chine.” 

Si le nombre de cas venait à augmenter, les îles du Pacifique seraient peut-être au coeur de rivalités géopolitiques. 

“Peut-être que les Taïwanais vont aussi envoyer de l’aide. D’ailleurs, c’est ce qu’ils ont fait aux îles Marshall, ils ont envoyé un avion cargo rempli de matériel militaire. L’occasion de publier des photos avec l’ambassadeur. On va peut-être assister à une guerre des images.” 

Si les îles du Pacifique ont tant d’importance, c’est bien sûr pour leur position géographique mais aussi parce que chaque pays représente un vote aux Nations Unies. Le gouvernement taïwanais qui a récemment perdu de précieux soutiens dans la région va-t-il chercher à se repositionner? L’Australie aura-t-elle les moyens de continuer à aider ces pays  si le nombre de cas explose sur son territoire? 

“Ca va être intéressant de voir quel gouvernement va apporter de l’aide, qui aura les moyens d’aider en fonction de l’ampleur de la crise chez lui.” 

Les territoires du Pacifique se coordonnent aussi entre eux, via le Forum des îles du Pacifique (FIP), une organisation politique de coopération régionale, une sorte de “petite ONU” à l’échelle locale. Les gouvernements du Pacifique ont décidé la semaine dernière de mettre en place un corridor humanitaire entre les différentes îles.

“Ca va permettre de créer une bulle, une espèce de cosmos qui reste fermé du monde extérieur, pour éviter la propagation du virus tout en soutenant les économies.” 

Bien qu’isolées, parfois oubliées, les îles du Pacifique ont su s’organiser pour qu’aucun territoire ne soit laissé de côté dans cette crise. Il restera tout de même difficile et coûteux d’accéder à toutes les îles en cas de besoin et d’assurer un ravitaillement régulier. La Polynésie française seule compte 118 îles, étalées sur une superficie de la taille de l’Europe.