Alors que de plus en plus de pays sont touchés par le COVID-19, la planète entière se confine, de gré ou de force. Comment se passe la quarantaine ailleurs? En quoi c’est différent d’être confiné à Taïwan, en Italie ou sur une île ? Episode 5 à Mayotte

“En métropole, vous restez chez vous pour éviter de surcharger les hôpitaux. Ici, l’hôpital est déjà surchargé en temps normal! Dans tous les cas, l’hôpital sera saturé quand il y aura la vague. Vous, vous aurez toujours quelque part où fuir. Nous, c’est quasiment impossible de quitter l’île. »

Cyril, 28 ans est un journaliste originaire de Marseille. Basé dans le sud de Mayotte, île à laquelle il est profondément attaché, il tente aujourd’hui d’alerter sur la situation de ce département français. L’île ne compte qu’un hôpital pour 250.000 habitants officiellement (400 à 450.000 officieusement) avec seulement 16 lits en réanimation.

“Je t’envoie des photos , mais elles sont en décalage avec la réalité de l’île”. 

Depuis son appartement au bord de la plage, depuis lequel il peut observer de magnifiques couchers de soleil, Cyril se dit privilégié par rapport au reste des habitants de Mayotte. Les clichés invitent effectivement à la rêverie. Mais la réalité de l’île est plus brutale.

“On est à 8000 km de la métropole, il n’y a plus de vol direct. On ne peut plus vraiment partir d’ici. 

Avec seulement 16 lits disponibles en réanimation, l’inquiétude grandit sur l’île. 

“Ici, la moitié de la population vit dans des habitats insalubres, dans des bidonvilles. Et une grande partie de la population est sans papiers”. 

Une partie de ces habitations n’a pas l’eau courante. Difficile dans ces conditions de respecter les mesures d’hygiènes de base du confinement, comme se laver les mains. 

“Les consignes qu’on reçoit de Paris, c’est toujours un logiciel A appliqué sur une réalité B. Comment tu veux confiner des gens qui vivent à dix dans une baraque à même le sol, dans un bidonville? Il faut qu’on applique ces règles à la réalité mahoraise”. 

Au début du confinement, Cyril a hésité à aller se confiner à Mamoudzou, chef lieu du département, où il pouvait être logé.

“C’est là où il y a le seul hôpital de l’île et en cas de rationnement, la capitale sera desservie en nourriture avant le reste.” 

Pour éviter les pagailles dans les supermarchés et les tensions sociales, le journaliste a finalement décidé de rester chez lui, à 1h30 de route de la ville et donc de l’hôpital. Malgré son jeune âge, il est pessimiste quant à ses chances d’être soigné s’il contracte le COVID19. Fumeur, il est depuis son plus jeune âge atteint de quintes de toux. 

“L’hôpital, si j’y vais, c’est pour mourir”. 

Les médias locaux décrivent un service des urgences déjà “pris d’assaut”, alors que l’île fait face à une forte épidémie de dengue. Plusieurs personnes en sont mortes depuis le début d’année.  

“Avec l’épidémie de dengue et maintenant le COVID 19, on doit combattre sur deux fronts. Mayotte est toujours la dernière roue du carrosse des outre-mers. Ici , on sait qu’on ne s’occupera pas de nous ou alors seulement quand ce sera calmé en métropole. Je n’ai jamais été sur un territoire où ça avait autant de sens d’être français. Mais cet amour pour la Nation est à sens unique.” 

Dès le début du confinement, Cyril s’est organisé avec deux de ses voisins, également confinés. Il a partagé avec eux 1000 euros de courses;

“Ca paraît beaucoup, mais c’est juste des grosses courses. Le prix de la vie est très élevé ici.”

Tous les soirs, il traverse la plage à pied pour cuisiner avec eux. Il croise “seulement des cocotiers”.

“Je me lave les mains avant de partir, je me lave les mains en arrivant. Mais là, j’hésite à continuer à aller les voir.” 

Il dit craindre pour sa santé, mais craint également d’être attaqué. Fils unique, il pense surtout à ses parents et à des amis proches, basés à Mamoudzou. 


“Je me tâte à écrire mon testament. Je ne sais pas dans quelle mesure c’est disproportionné. J’ai pas envie d’attraper des maladies ou de me faire attaquer.” 

Une semaine avant le confinement, alors qu’il revenait d’un restaurant en voiture, le jeune homme a été attaqué avec des dizaines de cailloux. Il a été blessé aux yeux. 

“C’est un phénomène qui existe depuis plusieurs mois à Mayotte, mais on n’en parle peu en métropole. Il y a des milliers de jeunes sans parents – ils ont été expulsés vers les Comores – ils sont incontrôlables, ils s’attaquent à tous sans distinction. Ils n’ont généralement ni famille, ni repères, ni papiers, ni projets. Même s’ils ont failli me tuer, comment les blâmer? Quand ils jettent un caillou dans ta gueule, ils te rappellent qu’ils existent. Et là, ils vont faire quoi, ils vont aller où?” 

Sur les réseaux sociaux, le journaliste tente d’alerter sur la situation de l’île. Il se sent isolé autant médiatiquement que géographiquement. 

“Etre sur une île, ça me rend complètement fou. Quand tu vois Mayotte du ciel, tu te rends compte qu’on est vulnérables. La menace vient de l’intérieur, elle est sociale, l’île peut imploser. Mais elle vient aussi de l’extérieur.” 

Depuis un an, à cause d’un volcan sous marin au large, l’île s’est affaissée de quinze centimètres. Une raison de plus d’être inquiet.

“Samedi, j’ai reconnu ce bruit entre mille. J’étais dans mon lit, j’ai entendu un bruit sourd au loin. Comme je suis déjà stressé en ce moment, j’ai reconnu le bruit de la secousse qui se rapproche, ça m’a réveillé. On a eu un séisme de magnitude 5.8” 

En fin de conversation, Cyril confie qu’il aurait souhaité être moins pessimiste. 

“Quand tu m’as appelé, je m’étais promis de ne pas être alarmiste. Mais je peux te dire des choses que je ne veux pas dire à mes proches, pour ne pas les inquiéter. On est sur une poudrière sociale, sanitaire et environnementale. Je crois que je sature un peu”. 

Face à l’inquiétude grandissante sur l’île, des rumeurs ont été partagées hier sur les réseaux sociaux : des habitants de Mayotte seraient partis se réfugier vers les Comores, alors que l’immigration se fait habituellement dans l’autre sens. Une information “ à prendre avec des pincettes pour le moment” selon le journaliste qui a enquêté sur le système de santé dans les Comores.

“Le système de santé comorien c’est de la science-fiction, c’est inimaginable là bas”. 

Pour passer le temps et tenter de se prémunir du pire, Cyril est en train de construire une machine à respiration manuelle avec son voisin, avec les moyens du bord, c’est à dire un moteur d’essuie glace. 

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