Alors que de plus en plus de pays sont touchés par le COVID-19, la planète entière se confine, de gré ou de force. Comment se passe la quarantaine ailleurs? En quoi c’est différent d’être confiné en Chine, en Italie ou sur une île du Pacifique? Episode 4 sur un bateau militaire.

« Le plus dur dans l’absence c’est le retour. Quand tu rentres de mission, tu imagines des cornes d’abondance de fruits exotiques, des femmes en pleurs, une fanfare. Mais quand t’arrives à quai, y’a rien. T’es à Brest, il est 15h, il fait sombre, il pleut et si t’as une épouse, elle est au boulot. » 

Cet épisode est un peu différent des précédents. François, 34 ans, militaire, est actuellement confiné dans un studio à Paris. Une situation qu’il vit très bien, car il a une longue expérience du confinement dans des conditions extrêmes. Il travaille dans la Marine nationale, pendant 7 ans il a réalisé différentes missions sur des bateaux militaires. Des déplacements qui duraient parfois jusqu’à 4 mois. Récit d’un confinement dans un autre espace temps. 

“Etre dans mon studio, ça ressemble à des vacances en mieux! Je suis seul, c’est propre, y’a de la lumière naturelle, j’ai internet, je peux contacter qui je veux, les gens sont disponibles pour parler, et j’ai de la place! Un studio c’est immense par rapport à ma chambre à bord.” 

Pendant ses missions, ce lieutenant de vaisseau vivait dans une cabine de 4 à 6 mètres, souvent partagée avec une autre personne. Qu’il soit à quai ou en mer sa cabine était également son bureau, l’endroit où il recevait ses équipes.

« Il y a beaucoup d’a priori sur la vie de marin qui sont faux. En général, les gens se représentent leur sortie en voilier ou les croisières Costa qui ont des vitres partout. Un bateau de combat, c’est gris, c’est fermé, il y a 3 hublots dans tout le bateau. Et quand tu es dehors, la mer peut être agitée ou il peut y avoir beaucoup de bruit. »

Les marins sont souvent privés de lumière naturelle. Ils sortent parfois prendre l’air ou fumer une cigarette, mais passent parfois des jours entiers sans sortir sur le pont. Les matelots partagent un espace à 20 ou 40 personnes et dorment dans des banettes (= couchettes) superposées par 3.

« Tu n’es jamais vraiment prêt à ça, jusqu’au jour où tu pars vraiment. Au départ, t’es envoyé sur des missions courtes. Tu sais quand tu pars, mais tu ne sais pas quand tu reviens. Des missions de deux jours peuvent se transformer en missions de cinq jours.

Les déplacements de ce marin ont parfois duré jusqu’à 4 mois. Le maximum que François ait passé en mer sans toucher terre : 23 jours.

« Lorsque l’on est « bloqué » sur un bateau, on réfléchit différemment. Notre rythme habituel, à terre, est, sans que l’on s’en rende compte, calé sur l’heure comme unité de mesure. Les choses prennent à peu près une heure, on arrive « dans une heure », le trajet dure deux heures. En mer, l’unité de temps est quasiment toujours exprimée en jours. On a donc du temps. On prend plus de temps pour arriver, mais surtout on prend le temps de partir. »

Partir est devenu un mécanisme pour ce militaire entraîné qui a changé de bateau tous les 2 ou 3 ans en moyenne : fermer son appartement, vider son frigo, retrouver sa cabine où il a déjà entreposé des affaires est devenu une habitude.

« La première chose, c’est d’accepter qu’on a deux cerveaux, deux vies. J’ai ma vie normale et ma vie de marin. Dans le confinement actuel, il faut que les gens acceptent le voyage. C’est l’occasion de vivre un truc extraordinaire, au sens propre du terme. Etre confiné, c’est une sorte de voyage statique. »

Pour ne pas trop se focaliser sur le départ, les marins restent occupés les premiers jours : préparer la mission, vérifier les armes, s’entraîner à lutter contre un incendie… Des activités physiques, qui laissent peu de temps pour penser à autre chose. A bord, ils créent une nouvelle routine.

« Il ne faut pas se concentrer sur ce qu’on fera après, ou penser à quel point les choses sont géniales quand on est pas confinés. Ca ne fait que rappeler que les choses ne sont pas naturelles. Il ne faut surtout pas compter les jours. »

Photo prise au milieu du désert. « Deux containers assemblés forment notre chambre, pour trois, pour 3 mois. »

Après le branle-bas du matin, le petit déjeuner et une assemblée, l’équipage s’occupe de la propreté sur le navire.

« S’il est propre, t’es fier de ton bateau. C’est important pour la sécurité, l’hygiène et sur le plan psychologique. »

Vivre sur un bateau, c’est aussi devoir oublier le concept d’intimité. François a vécu avec 30 à 240 personnes, selon les navires sur lesquels il se trouvait.

« Notre intimité, c’est le rideau de bannette qu’on peut tirer. Quand on est à l’intérieur, on est dans notre petite bulle de 60cm sur 2 mètres. On fait la même chose que font les Parisiens le matin : on met des écouteurs, on écoute notre musique, on s’isole. »

A bord, il y a toujours un moment où le temps bascule, le moment où il y a « plus de jours derrière que de jour devant ». Puis vient un deuxième temps : celui où l’on se réjouit du retour, quelques jours voire semaines avant de revenir.

« Le plus dur dans le fait de partir, c’est celui de revenir. On s’imagine des choses extraordinaires, et le jour où on revient, y’a rien. Tu peux te faire engueuler par ta femme car t’as pas rangé le pot de moutarde au bon endroit dans le frigo. « 

Il est alors recommandé d’avoir un sas pour se réhabituer au quotidien avec bienveillance.

« Pour nous c’est très important de laver les fringues. Les bateaux ont une odeur particulière, chaque bateau a son odeur, souvent ça sent le diésel et la peinture. C’est important de s’en débarrasser. »

Il faut alors accepter que chacun a vécu une réalité différente en parallèle. Selon le marin, la même chose est en train de se produire en cette période de confinement généralisé : nous vivons la même expérience, mais différemment.

« C’est le même processus dans le confinement actuel. Peut-être que quand on sortira on fera la fête, mais ça n’empêchera pas deux jours après de faire une déprime. Au mieux, le moment où on va sortir sera banal, au pire il sera moins que banal. On va prendre conscience des difficultés industrielles, économiques, de l’agriculture ravagée. Certains auront peut être des proches malades à l’hôpital, ou même plus là du tout. Ce ne sera pas les années folles.

Pour vivre au mieux ce moment, le militaire préconise de toujours demander à l’autre comment il a vécu son confinement. Et de ne pas oublier ceux qui auront travaillé pendant cette période.

« Il faut aussi accepter qu’on ne réussira pas à tout bien faire. Oui on va prendre un peu de poids, non on ne va pas lire l’ensemble des Rougon-Macquart, non on ne va pas passer un doctorat en droit. On s’est tous dit « je vais pouvoir profiter de ce temps pour faire ça et ça, et une semaine après on a toujours pas commencé. Ce n’est pas grave, il ne faut pas culpabiliser, il faut se fixer des règles raisonnables. »

Un conseil pour rendre le quotidien plus supportable? « C’est tout con, mais je conseille de faire son lit tous les matins. » Une idée inspirée par un discours de l’amiral McRaven que François vous invite à découvrir ici.

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