Du Hezbollah, je n’ai qu’une image floue. Des souvenirs épars, parfois brumeux, de reportages au Liban pendant les trois années où j’y ai vécu : un combattant, casque à la main, arme en bandoulière, revenant de Al Qousseir en Syrie et croisé à Al Qasr, village libanais faisant face à son éponyme syrien. Une bijouterie à Baalbeck où j’ai connu un interrogatoire nerveux, après y avoir été traînée de force. Des tirs de kalachnikovs résonnant dans tout Beyrouth à chaque début ou fin de discours télévisé de Hassan Nasrallah, ses sympathisants applaudissant à coup de balles perdues chaque phrase bien placée de leur leader, surtout quand elle vise l’ennemi israélien. (Le Hezbollah a depuis interdit la pratique des tirs en l’air, une décision saluée… par des tirs).

Il y a quelque chose de tentaculaire et d’insaisissable dans la structure du Hezbollah. Et c’est le souhait de l’organisation : donner l’image la plus nébuleuse possible, préserver, coûte que coûte, le culte du secret.

«L’objet Hezbollah lui-même rechigne à se laisser saisir. Visages fermés, suspicion de mise: le milicien refuse de vous laisser passer, le cadre de vous recevoir, le militant de vous parler.» Sabrina Mervin.

Je ne suis pas spécialiste du Hezbollah et les seuls qui peuvent d’ailleurs prétendre l’être sont les rares chercheurs qui ont passé de longues années sur le terrain.

Mais ce que je lis et entends depuis la démission de Saad Hariri et la crise politique qui s’en est suivie m’agace parfois.

Par exemple, lorsque j’entends affirmer : «Rafiq Hariri, assassiné par le Hezbollah». L’attentat contre le père de Saad Hariri, en février 2005, est un sujet extrêmement sensible au Liban. Douze ans après les faits il divise toujours la classe politique et les victimes ( 23 personnes au total ont péri dans l’explosion et plus de 200 ont été blessés) attendent désespérément le verdict d’un procès hors norme et interminable, exporté à La Haye.

Les présomptions contre le Hezbollah et le régime syrien sont fortes : cinq sympathisants du Hezbollah ont en effet été inculpés par le Tribunal spécial pour le Liban et n’ont pas été remis à la justice : ils sont jugés par contumace. Mais à cette heure, le verdict n’a pas été rendu, leur culpabilité n’est pas officiellement établie. N’est-il pas important d’employer les bons termes sur le plan juridique et de moduler cette affirmation?

Est n’est-il pas nécessaire, une fois les faits établis, de ne pas s’en tenir à une seule version de l’histoire? Nombre de mes confrères, lorsqu’ils présentent le Hezbollah, rappellent systématiquement que le groupe est classé sur la liste des organisations terroristes par les Etats-Unis, et par l’Union Européenne pour sa branche armée. Oui, c’est un fait qu’il est utile de rappeler dans certains contextes, mais il faut aussi l’éclairer : il s’agit d’une décision diplomatique, prise en partie à cause de ses liens avec l’Iran et de son implication militaire en Syrie. C’est un pan de l’histoire du Hezbollah.

Limiter l’organisation à ce spectre semble réducteur. Dans nos médias, peu s’interrogent sur la perception du Hezbollah par les Libanais eux-mêmes. On se contente de rappeler les versions de Washington ou Bruxelles, parfois on évoque des foules chiites galvanisées par les discours de Nasrallah, mais la réflexion va rarement plus loin. La réalité est plus complexe : déjà, le groupe ne suscite pas l’approbation de tous les chiites qu’il dit représenter. L’organisation a perdu de son aura auprès de ses sympathisants depuis son engagement aux côtés du régime de Bachar Al Assad en Syrie. Chez les Libanais, chiites ou autres, les degrés d’appréciation ou de dépréciation sont divers, du plus aveugle au plus extrême. Mais même le plus farouche opposant à la branche politique du Hezbollah ou à sa branche militaire qu’il souhaiterait désarmer, n’emploie pas le mot «terroriste». A la tête de deux ministères et avec ses nombreuses alliances politiques, le Hezbollah représente, qu’on le veuille ou non, une partie de la branche politique libanaise.

Ces raccourcis ou zones de flous participent d’une certaine paresse journalistique, quand ce n’est pas tout simplement un parti-pris. Pour les reporters basés à Beyrouth, il n’est pas aisé d’approcher le Hezbollah. Le Liban est polarisé entre deux coalitions politiques formées en 2005 suite à l’assassinat de Rafiq Hariri : le 8 Mars, proche du régime syrien, auquel appartient le Hezbollah et le 14 Mars, opposé à l’hégémonie syrienne, auquel appartient le Courant du Futur de Saad Hariri.

Deux courants, deux styles : certains partis politiques proches du 14 mars invitent régulièrement les correspondants de presse à des déjeuners dans des endroits chics du centre-ville de Beyrouth… Alors que le Hezbollah, pour une simple autorisation de tournage (nécessaire dans tous les lieux du Liban où il a une présence), fait passer les journalistes par une arrière-boutique au fin fond de la banlieue sud de la capitale… et en guise de bienvenue, ne leur offre pas de café mais se saisit de leur passeport pour les photocopier. Le Courant du Futur emploi plusieurs personnes en charge de la presse, elles sont quasiment toutes francophones. Le Hezbollah a une seule responsable de presse en relation avec les journalistes qui ne parlent pas arabe et elle ne répond quasiment jamais au téléphone. Sans compter que quiconque a fait des reportages au Liban aura forcément une anecdote négative liée au Hezbollah à raconter : interrogatoire, déplacements surveillés, interviews limitées…

Pour les journalistes non arabophones qui ne sont pas à Beyrouth, l’approche est encore plus compliquée : les seuls journaux libanais accessibles en français ou en anglais sont proches de la pensée du bloc du 14 Mars. Jusqu’en 2015, les journalistes étrangers (tout comme les Libanais de la diaspora non-arabophones) pouvaient s’informer en anglais sur le site d’Al Akhbar, média proche des idées du 8 mars, mais les traductions en anglais ont été stoppées depuis, faute de moyens. Seule la presse pro 14 Mars est accessible aux non arabophones : il y a donc un problème de point de vue, forcément tronqué, dans un Liban où la neutralité médiatique n’existe pas.

On m’a déjà reproché, alors que je défendais cette pensée, de «prendre parti pour le Hezbollah». Je ne prétends pas que ce groupe est dirigé par des enfants de choeur. Pas plus que je ne sous-entends que le sang ne coule jamais, qu’il n’y a pas de règlements de comptes internes ou externes. Et je ne minimise pas non plus les liens du groupe avec l’Iran, ni le fait qu’il agisse militairement hors de tout cadre national.

Mais pour nous journalistes qui parlons du Liban, pays extrêmement complexe à décortiquer, il serait temps de se détacher du fantasme représenté par le Hezbollah dans notre imaginaire collectif, d’arrêter d’employer l’expression «fief du Hezbollah» sans trop savoir à quoi l’on se réfère. J’ai moi-même, au début de mon temps au Liban, fait ce raccourci (et d’autres) par négligence ou manque de temps. Mais il ne faut pas céder à la  paresse. Nuancer, ce n’est pas prendre parti, c’est simplement respecter la base de notre métier : le principe de neutralité.

Anaïs Renevier – journaliste basée au Liban de 2012 à 2015

Pour aller plus loin

Fort heureusement, il existe toujours des exceptions : des articles et émissions nuancés et documentés sur le sujet. Parmi les plus récents citons cet article de Marc Daou, ainsi que cette interview de la chercheuse Erminia Chiara Calabrese et enfin, ce débat dans l’émission 28 minutes sur Arte.

Pour ceux qui souhaiteraient se renseigner en profondeur, l’ouvrage d’Aurélie Daher «Le Hezbollah, mobilisation et pouvoir» semble le plus complet des ouvrages récents

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