« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage (…) et puis s’est retourné plein d’usage et raison, vivre entre ses parents le reste de son âge. »

Prosper Jacotot, en retournant dans sa Bourgogne natale en 1878 a dû être encore plus heureux qu’Ulysse. Par facilité, je l’appelle «mon ancêtre», mais en réalité il n’est qu’un cousin (lointain, je vous l’accorde). J’évoquais déjà son récit de voyage dans ce post sur la littérature.

Prosper, boulanger bourguignon a des potes bien rigolos. Un beau jour de l’an 1876, l’un d’eux lui propose de voyager au Kansas. Ni une, ni deux, Prosper se rend sur le Wikipedia de l’époque et ne trouve quasiment aucune information sur cet Etat du Midwest :

       « Dans le livre, pas un malheureux petit mot du Kansas, la carte de l’atlas, plus explicite, me laissait voir entre le 40e et le 44e degré de latitude nord, et entre le 99e et le 105e degré de longitude occidentale, c’est-à-dire au beau milieu de l’Amérique du Nord, un rectangle tiré au cordeau, écorné légèrement au nord-est par la rivière Missouri. »

Ca le branche, il embarque. Arrivé là-bas, il teste les chemins de fer.

      «Nous allions oublier le nec plus ultra du confortable des chemins de fer américains, c’est-à-dire l’inévitable, l’aimable conducteur ; il est toujours mis avec une certaine recherche, plein de prévenance pour les voyageurs, il leur offre alternativement pour leur argent des pommes, des oranges, des cigares, du papier à lettres, des plumes, des livres, des journaux, du thé s’ils ont soif. Voulez-vous dormir? Il vous conduit poliment dans le sleeping car où moyennant un dollar il est permis de ronfler tout à son aise. Enfin ce bonhomme a tout ce que le vouyageur peut désirer, sauf une bonne goutte de Bourgogne.»

Ca donne le ton du voyage. Bon, là il a encore un peu d’économies. Ca ne va pas durer. Il ouvre une mine de charbon au Kansas, puis travaille comme ouvrier à St Louis, Missouri… Pour finalement, être congédie en 1877, en pleine crise économique. Il embarque sur un steamboat direction Memphis, où il espère participer à la récolte du coton. Mais à cause de pluies abondantes, la récolte est en retard ; Prosper se retrouve donc sans un sou. Pas grave, la Nouvelle-Orléans n’est qu’à 600km, il décide d’y aller à pied en suivant «la voie ferrée qui serpente le long du fleuve.». Une promenade de santé, n’est-ce pas?

      «Dans ces parages inhospitaliers, il ne faut attendre secours de personne. Quiconque voyage à pied est gratifié du titre de tramp (voleur de grand chemin) et traité en conséquence. Il est juste de dire que les touristes déguenillés sont, en général, la crème des coquins d’Amérique, vivant des rapines qu’ils exercent dans les fermes isolées, et ne craignant pas, au besoin, d’employer le revolver. »

Voici quelques étapes de son périple vers le Sud :

-Grenada, Mississippi : il y découvre un monceau de ruines, conséquence de la guerre de Sécession et d’une épidémie.

-Jackson, Mississippi : même misère qu’à Grenada. Arrivé à un pont, on lui demande 10 sous de péage, mais toujours sans le sou, il doit scier du bois pendant un quart d’heure pour payer son passage.

-Vicksburg, Mississippi : il travaille sur une voie ferrée et économise quelques dollars pour prendre un steamboat vers la Nouvelle-Orléans.

 

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      «Pendant le cours de ce voyage je me réjouissais à la pensée de retrouver des compatriotes dans cette ville jadis française, et de parler ma langue natale qu’il avait fallu abandonner pour le dialecte de John Bull.»

En bon Bourguignon, il n’y a pas que le retour à la langue de Molière qui le réjouit :

      «A peine débarqué, je le confesse, ma première pensée fut pour le nectar cher aux disciples de Bacchus. Boire du vin de France, si loin de son clocher, après plus d’une année de privation, procure un plaisir mélangé d’orgueil et de gourmandise qui ne peut être apprécié que par les voyageurs au long cours.»

Mais à la Nouvelle-Orléans, la crise économique frappe aussi. Il s’engage donc dans la récolte de la canne à sucre, où il côtoie des «nègres» :

     «Les Noirs forment une classe à part, les Blancs les considèrent comme une sorte de bétail. On n’a que du mépris pour ces infortunés, et nul sentiment de pitié ne vient adoucir l’orgueil héréditaire de leurs anciens maîtres. Sans doute, les nègres n’ont pas, en général, l’intelligence subtile des Blancs, cependant il semble que ces malheureux pourraient, à un moment donné, sortir de leur état d’infériorité, si la faible dose d’intelligence qu’ils possèdent était sérieusement cultivée.»

Il essaie finalement de rentrer en France, non sans avoir vu des crocodiles avant :

       « L’une des lignes conduit au lac Pontchartrain, lieu de villégiature des Orléanais, où l’on peut se donner le plaisir de prendre son bain dans la compagnie de nombreux crocodiles ; chose singulière, ce voisinage ne donne pas lieu à beaucoup d’accidents.

Mais il n’a pas assez pour se payer la traversée, et commence donc à déprimer. Heureusement, comme quiconque à la Nouvelle-Orléans, Mardi-Gras lui apporte un peu de réconfort.

     «C’est le signal d’un branle-bas de combat général. Couturières, peintres, menuisiers, tapissiers sont mis en réquisition. Les sociétés musicales répètent bien avant dans la nuit ; les clubs et les sociétés de toutes natures tiennent des séances où l’on s’occupe des moyens de se procurer le nerf de la guerre.»

Mais après le carnaval, triste saison, il tombe malade, et reste des mois à l’hôpital. Une épidémie de fièvre jaune vient alors dévaster le Sud des Etats-Unis, la Nouvelle Orléans est vidée de ses habitants

      « Les médecins disaient que le meilleur préservatif contre cette maladie est de ne pas avoir peur. »

Prosper ne connaît pas la peur. Il quitte l’hôpital pour échapper à l’épidémie, et se soigne en prenant un verre de whisky tous les matins

     «Je ne sortais qu’un cigare à la bouche ; à chaque repas je croquais quatre têtes d’ail et dans la journée j’étais d’une tempérance digne d’une nonne ; ces précautions n’étaient pas superflues. »

Il survit. Et finit par embarquer sur un bateau vers la France, comme maître d’hôtel, un peu déçu du rêve américain.

      « Le 21 août 1878, à 5 heures du soir, je saluais pour la dernière fois la grande cité du Croissant : un soupir de soulagement dilatait ma poitrine et deux grosses larmes de joie coulèrent de mes yeux comme le trop-plein de la coupe amère que je venais de boire, jusqu’à la lie, dans les contrées du Nouveau-Monde. »

Il résumera son voyage par ces termes « Naufrage en Amérique » et dédicacera ainsi son ouvrage : « A mes descendants. Salut. » Je lève un verre de vin à ta santé Prosper, salut!

 

 

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