Un journaliste freelance a de nombreuses raisons de râler. Faites une expérience : placez deux pigistes dans une même pièce, autour d’un verre, dans une soirée, dans une rédaction. Et observez. Ils s’encourageront mutuellement, feront des plans sur la comète avec mille beaux projets, mais surtout… ils se plaindront.

Je ne déroge pas à la règle : sur ce blog je publie fréquemment mes préoccupations face à ma profession. Des mots qui trouvent souvent un écho chez des pigistes de divers horizons surmenés, survoltés. La majeure partie de mes amis pigistes a un jour parlé d’arrêter. Certains ont pensé à une reconversion. Ce ras-le-bol est symptomatique d’une génération, certes, mais encore plus ancré chez les journalistes. Surtout ceux de mon âge, des jeunes qui se donnent à fond depuis plusieurs années et arrivent sur la trentaine épuisés, voire dégoûtés.

Mais jusqu’ici, on a tous replongé, on a toujours repris le chemin du terrain. Parce qu’on est tous persuadés de faire le plus beau métier du monde. Et c’est important de rappeler pour une fois qu’il faut y croire et s’accrocher. A l’heure où j’écris ces lignes je suis à l’aéroport de New York, en transit vers la Louisiane pour un mois de reportages freelance. Et je suis heureuse. Comme la plupart du temps dans ma vie de journaliste, d’ailleurs.

J’ai déjà entendu de la part de certains confrères plus expérimentés des propos de cette teneur : « «Les jeunes croient qu’ils vont vivre la vie de Tintin et ils déchantent quand ils découvrent le métier.» Je ne suis pas d’accord. Déjà, de nombreux étudiants sont conscients de la réalité de la profession.

Ensuite, avec un peu d’abnégation et beaucoup de volonté, on peut vivre cette vie de journaliste-reporter-aventurier qui est l’objet de tant de fantasmes, d’admiration, et parfois de haine de la part du grand public. Rares sont ceux de ma génération qui peuvent espérer des postes en CDI ou même d’être défrayés pour des reportages à l’étranger. Mais nombreux sont ceux qui s’en donnent les moyens, et parfois ils sont oubliés. Car moins visibles : dans le meilleur des cas, ils seront un nom sans présence dans les rédactions avec lesquels ils collaborent.

Et pourtant ils sont essentiels, et cela repose sur un paradoxe : que ce soit en France ou à l’étranger, le journaliste pigiste a peu d’argent quand il se rend sur le terrain. A première vue, c’est un frein. Pour le confort et le repos de l’âme, oui. Mais pas pour la qualité du reportage, car il s’achète ainsi une liberté bien rare dans notre corps de métier : celle du temps. Pas d’argent pour un hôtel? Le pigiste dort chez l’habitant, et écoute son histoire, son point de vue. Une galère en chemin? Le pigiste va prendre un itinéraire imprévu et dénicher une histoire improbable grâce à ce détour. Pas de budget pour un fixeur? Le pigiste ira seul sur le terrain, passera plus de temps à discuter avec les interlocuteurs. Avec un système D bien rôdé, il garantira à son reportage une authenticité.

Alors oui, sur le plan économique, il y a quelque chose qui cloche. Il faut d’abord économiser pour ensuite se payer son billet d’avion (ou de train, ou la location d’une voiture), et espérer rentrer dans ses frais en travaillant. Un peu comme un hobby… Mais le plaisir qu’on en retire est aussi celui d’un hobby, d’une passion : le kiff, la beauté de la rencontre, de la découverte, le dépassement de soi.

Ce soir, j’ai envie d’y croire. Faisons un pari. Je vais pendant ce voyage publier mes dépenses exactes… Et mes gains. Vais-je rentrer dans mes frais? Pouvoir me payer un salaire? Le pari est un peu biaisé, car j’ai déjà pré-vendu des reportages. Mais on n’est jamais à l’abri d’un contact qui annule, ou de frais inattendus – je ne me le souhaite pas. Mais ça fait partie du jeu, et du terrain glissant sur lequel le pigiste fait constamment l’équilibriste.

Et quel que soit le résultat financier de mon opération louisianaise, je tiens à rappeler que :

-Oui c’est possible de le faire.

-Oui c’est essentiel de le faire.

La question malheureusement étant juste de savoir jusqu’où on est prêt à aller, et pour ma part mes limites se réduisent à mesure que ma trentaine approche.

Mais d’ici là et d’ici mes prochains états âmes, longue vie au journalisme.

Anaïs Renevier, journaliste (et pigiste et Tintin et galérienne mais heureuse).

PS : Donc là à J+1, niveau comptes, je suis à moins 857 euros (j’accepte les chèques, les dollars et les dons en vin blanc).

  • Billet d’avion : Paris – La Nouvelle Orléans – Saint Domingue (oui un pigiste prend aussi des vacances) – Paris : 780 euros
  • ESTA : Environ 13 euros
  • Auberge de jeunesse Nouvelle Orléans : 20 euros
  • Navette Aéroport ) Auberge : 22 euros
  • Bus Nouvelle Orléans – Lafayette : 22 euros
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