Je pars en Louisiane. En voyage-reportage. Un mot-concept qui respire les longues heures passées dans des trains, les nuits hébergées sur un coin de canapé dans un bled paumé, les repas toutes les deux heures parce qu’il faut tout goûter, les rencontres improbables…Mais qui implique aussi les soirées passées à s’engueuler avec son ordinateur qui ne veut pas lire les rushes, les annulations à la dernière minute qui manquent de faire capoter un reportage, le micro qui lâche au milieu de la cambrousse, les coups de fils des rédactions à minuit locales pour des images « pour le JT de ce soir, donc dans quatre heures ». Bref, un joyeux mélange de ce que notre métier offre de meilleur et de pire.

Je suis à la fois impatiente, euphorique et nerveuse. Comme avant chaque voyage. Nerveuse surtout, car je n’ai pas fait de terrain depuis quasiment un an. Pourtant, les aventures, les reportages au bout du monde, c’est bien ce qui fait qu’à 18 ans on dit, des étoiles plein les yeux : « Moi je veux être journaliste, rencontrer des gens et voyager tout autour du monde. » Mouais.

Ne vous méprenez pas, je veux toujours être journaliste, rencontrer des gens et voyager autour du monde. Mais j’ai un peu moins d’étoiles dans les yeux. A cause de ce que je nomme sobrement « mes mésaventures birmanes ». En prenant garde de ne pas nommer, surtout devant mes collègues, ce que j’ai vraiment vécu en Birmanie. Jusqu’à aujourd’hui, où j’ai compris l’importance de partager mon expérience : là-bas j’ai fait un burn-out.  J’ai craqué. Pleuré. Me suis effondrée. N’ai plus supporté le stress. Ai voulu rentrer. Eprouvée par trois années freelance au Liban, épuisée par un retour en France passé à travailler, j’ai craqué nerveusement, physiquement et psychologiquement. J’ai tenu bon grâce à  une photographe avec laquelle j’avais fait équipe et qui m’a relevée à chaque fois que je suis tombée, et à une étudiante française qui m’a hébergée à Rangoun sur un matelas Bob l’éponge m’épaulant de son sourire et sa bonne humeur constantes.

J’observe, de loin, la vie des autres journalistes, croyant qu’ils sont des robots. Ils supportent les longues heures, le stress, les changements de dernière minute, les terrains difficiles. J’y résistais aussi. Jusqu’à la Birmanie. Depuis mon retour il y a dix mois, je me suis demandée plusieurs fois si j’étais vraiment faite pour le journalisme. J’ai arrêté le terrain, ai gagné ma vie grâce à du travail de desk et j’ai commencé une formation pour devenir fleuriste. Je m’éloignais petit à petit de ce que je croyais être ma vocation. Jusqu’à ce jour où un ami journaliste qui me semblait être un roc solide et inébranlable me confesse que lui aussi, il avait fait un burn-out. Je n’étais plus seule. Etions-nous anormaux? «Nous sommes tout à fait normaux. C’est le monde qui est anormal.» m’a-t-il répondu.

Notre monde, à nous les journalistes pigistes, serait anormal? Trouver un scoop. Ne pas rater l’info. Faire quatre projets en parallèle pour payer son loyer. Etre tout le temps disponible, même le week-end (surtout le week-end). Réclamer son salaire. Vendre son article. Respecter des délais intenables. Mobiliser ses sources. Rapidement. Non, plus vite que ça. Urgemment. Résumer. Avec le moins de mots possibles. Encore moins. Sacrifier, couper à la hache. Réclamer son salaire (oui, encore, le même qu’on attend depuis trois mois). Et surtout, faire tout ça avec le sourire, et ne jamais craquer. Ne pas donner l’impression qu’on a un peu moins d’étoiles dans les yeux.

Nous courons plusieurs cent mètres, et en même temps un marathon. Ce rythme plaît à certains. Mais à force de faire la course, que voit-on de ce qui nous entoure? Quelles histoires choisit-on de raconter dans ce rythme effréné? Quel regard sur le monde apporte-t-on lorsque l’on n’a que cinq minutes pour réaliser une interview?

Il y a quelques semaines, j’ai accepté de réaliser un long reportage à l’étranger, dans un délai très court. Trop court pour fournir du travail de qualité. Une fois cette décision prise, les syndromes du burn-out sont revenus, comme un cri de mon corps d’arrêter mes conneries. D’arrêter le stress. De prendre le temps. Pour moi, mais aussi par conscience professionnelle. Alors pendant les élections américaines, en Louisiane je voudrais pour une fois aller à contre-courant de cette course effrenée qu’on m’impose indirectement . Et je compte bien laisser la torpeur nonchalante et humide du bayou prendre le dessus et vous raconter la Louisiane, tout en lenteur.

PS : Oui, j’ai prévu d’écrire un article optimiste sur le journalisme (bientôt). Oui, je continue ma formation de fleuriste.

PS 2 : J’ai prévu de publier régulièrement sur mon blog, mon compte Instagram et sur Twitter les avancées de mon périple en Louisiane. Pour vous faire partager au plus près mes impressions et aventures en pleines élections américaines. Stay tuned!

Anaïs Renevier, journaliste.

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