Ce soir de mai 2014, après ma visite dans le camp de réfugiés de Dalhamyie au Liban, je me suis effondrée en larmes. Je n’avais pourtant pas pleuré l’hiver précédent, à Ersal devant le récit d’enfants réfugiés syriens morts de froid sous les tentes. Ni en décembre 2012, quand j’ai rencontré des Palestiniens de Yarmouk qui avaient tout perdu. Pas même en 2013, auprès d’Ali, jeune combattant de Homs blessé, lessivé, qui croyait encore à la Révolution et me confiait son désespoir sur son lit de mort dans un hôpital de Tripoli. Mais ce soir de mai 2014, j’étais abattue, et confiais mes états d’âme dans un billet intitulé «Sy-riens aux yeux du monde». Ces mères syriennes semblaient perdues, et moi aussi pour le coup. Ce sentiment ne m’a pas quittée, et m’a même suivie dans l’avion qui me ramenait de Beyrouth à Paris en juin cette année, quand j’ai décidé de tourner la page de mon histoire libanaise. Je rapportais avec moi des cartons de regrets et un cargo d’histoires dramatiques sur des réfugiés qui n’avaient pas été partagées.

Depuis quelques semaines, je suis touchée par l’élan de solidarité général envers les réfugiés, Syriens ou autres. Mais en parallèle de cette émotion, une nausée m’accompagne quand je pense à ce qui a tout provoqué : l’image d’Aylan, étendu sur une plage turque. Je n’arrivais pas à identifier cet arrière-goût amer jusqu’à la lecture ce matin du billet de Justin de Gonzague, documentariste qui a quitté Beyrouth pour Marseille en juin dernier lui aussi. Ses premiers mots m’ont fait l’effet d’une claque :

«C’est un véritable scandale. 3 ans de reportages, de vidéos, d’articles des nombreux jeunes journalistes sur place à Beyrouth. Je me souviens de ces refus de voir cette réalité alors que jour après jour nous étions là à voir nos amis syriens partir pour la Turquie puis l’Europe, 3 ans que l’ensemble de ces journalistes payés à coup de lance pierre, traité comme de la merde par la doxa parisienne qui nous enfumait à l’époque avec Deach et compagnie pour installer la peur dans nos campagnes et faire monter le Front National car porteur médiatiquement téléstoring oblige. Aujourd’hui ces mêmes personne peut encline à faire vivre l’information mais plus la peur de l’autre, la bouche en cœur deviennent une fabrique lacrymale sur le dos d’un gamin mort sur une plage.»

Le texte de Justin m’a touchée en plein cœur. Oui, nous avons tous assisté au départ d’amis syriens : certains sont repartis sous les bombes, une alternative moins pire pour eux que la vie de réfugiés au Liban. D’autres ont dépensé toutes leurs économies pour rejoindre l’Europe promise. Oui, cela fait deux ans, presque trois, que le thème des réfugiés syriens au Liban n’intéresse plus les rédactions parisiennes. Deux ans, qu’ils étaient tombés dans le désintérêt général. Les Syriens dans les camps au Liban? Vues, et revues ces images… Sur un canot pneumatique ou dans un train hongrois? Là au moins, ça change. Il aura fallu qu’ils perdent tout espoir de voir enfin la Syrie en paix , il aura fallu que le Liban coule à son tour sous le poids des réfugiés, il aura fallu qu’Aylan paie de sa vie pour qu’enfin ils reviennent au centre des débats. Il aura fallu de nombreux naufrages, pour qu’on daigne enfin parler d’eux comme des humains et leur donner un manteau chaud pour l’hiver.

Pour combien de temps cette fois? Ce temps que votre intérêt durera, si bref soit-il, tournez votre regard vers ces pays hôtes si longtemps négligés par les médias : le Liban, la Turquie, la Jordanie… Il y reste encore des millions de Syriens, qui ne parviennent plus à y survivre. Doivent-ils vraiment choisir entre la Syrie et l’Europe, entre les bombes et le risque de noyade? De nombreuses ONG et associations sur place font tout pour tenter de leur offrir une vie décente, et manquent cruellement de moyens. Peut-être serait-il temps d’offrir aux réfugiés de nouvelles alternatives, pour leur éviter cette fois de traverser le Styx au péril de leur vie.

Anaïs Renevier, journaliste.

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