Pour ce billet, un titre à contre-courant des grands titres de la presse française du 4 septembre dernier. Une ribambelled’articles presque larmoyants sur la fermeture de l’institution artistico-alternative de Berlin-Mitte: «Berlin Knut attéré...s’embourgeoise»(1), «Berlin dit adieu aux artistes bohêmes»(2), «la fin d’une époque de Berlin»(3).*


Un piège à touristes

Oui, à la suite d’un long bras de fer juridique, Tacheles, ce soit-disant « squat emblématique » (4) a fermé ses portes. Tacheles, un symbole? Depuis le début des années 2000, le site n’avait plus rien d’alternatif. En tête de tous les guides touristiques, l’immeuble accueillait plus de 400.000 visiteurs par an, les oeuvres se monnayaient au prix de certaines galeries privées, plusieurs ateliers accueillaient les visiteurs derrière des gondoles de cartes postales, et même les soirées organisées par le collectif étaient devenues indirectement payantes (donation recommandée de 5€). Devant cette prostitution face au tourisme, Tacheles avait depuis longtemps perdu toute crédibilité auprès des Berlinois. Sa fermeture n’a pas ému grand monde, et certainement pas le « Berlin alternatif » qui serait « en deuil » (4)…    

Gentrification ≠ mort de l’art  

Contact pris avec plusieurs amis de la capitale allemande, artistes, flâneurs sans le sou, chics designers émigrés, Berlinois de souche, dans toutes leurs réponses, le même verdict : l’indifférence. Dans cette ville, on mène la vie dure à ceux qui vendent leur âme, comme Tacheles. Car ici, on ne plaisante pas avec l’essence de Berlin. La commune a beau subir une gentrification massive, ce n’est pas un phénomène nouveau. Au début des années 2000, avec l’arrivée de l’euro, certains loyers ont doublé, obligeant les familles à s’exiler dans des banlieues plus pauvres. Laissant alors une place toute fraîche aux investisseurs, artistes bohêmes et autres créateurs. Ces mêmes, qui autour de Tacheles, ont dégagé à coup de pelle les résistants pour faire de Mitte un quartier d’abord bobo puis maintenant chic de Berlin.
A Berlin, l’art n’a pas d’adresse
Des squats qui ferment, cela arrive tous les ans à Berlin. Rarement leur fermeture n’a fait venir autant de journaux étrangers. Preuve en images : meute de journalistes pour l’évacuation de Tacheles VS calme médiatique autour de la fermeture de Brunennstrasse 183 en 2009 ou du Bödikerstrasse quelques mois plus tard, deux institutions moins connues du public et des touristes. Les statuts de squats berlinois sont toujours discutables et discutés, la plupart d’entre eux sont d’ailleurs légalisés depuis longtemps : baux temporaires, contrats d’électricité, espaces collectifs et associatifs… Ce n’est pas tant le statut qui compte, que ce qui se passe derrière les portes de ces immeubles à moitié abandonnés. Ce n’est pas à Tacheles que l’art s’émancipait, ce n’est pas non plus dans un autre «squat» en particulier. A Berlin, l’art n’a pas d’adresse, Berlin est à elle seule le lieu de l’art. Ouvrons les yeux, dans les galeries cachées de Neukölln, qui émigrent maintenant à Wedding. Ouvrons les yeux dans les jams sessions des usines abandonnées. Ouvrons les yeux au bar du bas de son immeuble. Et si les prix grimpent, Berlin ne se vendra pas. Il faudra encore bien des bras de fer pour que les résistants de Berlin, qu’ils soient le papy dans son kneipe, le punk de Warschauer ou le designer londonien, laissent tomber la magie de la ville. Ici, l’underground n’est pas aussi institutionnel que voulait le faire croire Tacheles. L’underground à Berlin, ce n’est pas un réseau d’artistes cachés derrière trois pans de murs abandonnés. L’underground à Berlin c’est l’ambiance, l’atmosphère électrique, le dynamisme à chaque coin de rue… Ce ne sont pas seulement pas des groupes d’artistes, de résistants, ou d’alcooliques du coin qui nous la rendent magique. C’est tout simplement son âme.

Alors artistes, touristes et hispters en tout genre, venez boire un verre avec nous : Tacheles est mort! Vive l’art!

Anaïs Renevier — (1) : Le Républicain Lorrain (2) : Le Point (3) : Le journal des Arts (4) : Le monde