Hier, c’est avec un sourire amer que je découvrais le blog de Sara Fistole. J’ai compris la cause qu’elle défendait, sans pour autant y prendre part immédiatement.

Mais aujourd’hui, ironie du sort. J’ai répondu à une annonce d’un célèbre guide de voyage qui proposait de collaborer à la rédaction d’un guide pour deux villes voisines de la mienne. Aucun salaire mentionné sur l’annonce. Curieuse, journaliste, baroudeuse, j’ai donc espéré pouvoir tenter l’expérience pendant mes week-ends et mon temps libre. Quelques heures après l’envoi de mon CV, j’ai reçu une offre par téléphone. On m’indiquait qu’il fallait écrire 250 articles (conseils de restaus, bons plans, activités recommandées…) de 800 à 1000 caractères d’ici fin avril. Le pari est tenable, je sors beaucoup, je sais rédiger vite…Le tout avec une enveloppe de frais de 700€. Quand on fait le calcul, l’offre devient un peu plus ridicule. Mais finalement, le coup de grâce tombe à l’annonce du salaire : 1€ pour une validation de lieu déjà listé, 2€ pour une modification de lieu déjà listé, 5€ pour un article tout frais.

La coïncidence était trop étonnante pour ne pas y voir une perche tendue, une brêche ouverte, la possibilité d’exercer ma plume ironique. Je me suis rendue compte que face à ce genre de précarisation indigne, la solution c’était bien l’union. Mon combat personnel ce n’est pas tant la rémunération que la possibilité d’un travail consciencieux et professionnel. Et souvent, l’un avec l’autre. Je laisse les curieux découvrir ma réponse.

« Chère madame,

Après calculs et réflexion, je ne peux décemment pas accepter votre offre. J’ai pourtant, comme tous les jeunes débutant leur vie professionnelle toutes les qualités requises pour l’offre : je suis flexible, malléable à souhait, prête à travailler quasi bénévolement pour acquérir une expérience, et cela à des horaires incroyables Malheureusement j’ai aussi un défaut qui déplaît à de nombreux employeurs : une conscience professionnelle.

Je ne suis pas très douée pour le calcul, et à première vue au téléphone je trouvais fort alléchant l’attribution d’une enveloppe de frais de 500€ pour les notes de restaurant et 200€ pour les activités diverses. Malheureusement, j’ai entrepris de diviser cette somme de 700€ par le nombre d’articles que vous attendez : 250. J’arrive à la maigre moyenne de 2,80€. Bien sûr il s’agit là d’une moyenne et je n’oublie pas que certaines sorties restent gratuites, et certaines adresses connues par cœur de la locale que je suis, pas besoin donc d’y retourner y dépenser quelques kopecks.

J’ai retourné le problème dans tous les sens, et j’ai trouvé deux solutions pour ne pas dépasser l’enveloppe de frais : je peux recommander, pour une enveloppe de 2€80 les frites grasses du kebab d’en bas de chez moi. En mutlipliant les kebabs, je proposerai ainsi au lecteur une multiplicité d’adresses gastronomiques. Quant aux sorties, je peux entreprendre de tester le confort de chaque banc du parc de S….-….. .Je sais malheureusement d’avance que cette solution ne vous conviendra pas. Je peux également pour ne pas dépasser cette enveloppe me contenter d’avis approximatifs, tester à moitié, croire ce qu’on me dit, recopier des avis piochés sur Internet, recommander des restaurants qui m’auraient offert le couvert, écrire à l’aveuglette, bref, ne pas explorer, ne pas déguster, ne pas tester, ne pas enquêter…

Cette solution vous conviendrait-elle? Comment procèdent les rédacteurs d’autres éditions pour rentrer dans leur frais? Savez-vous qu’à S….. et S….-C…., comme à Paris, on ne peut pas espérer manger au restaurant pour moins de 10€?

J’opterais volontiers pour cette solution de la rédaction à l’aveuglette, si je n’avais pas une conscience professionnelle. Quel genre de recommandations, de conseils, mettez-vous à disposition de vos lecteurs? Si tous les guides sont rédigés de cette manière, avec une enveloppe aussi restreinte, peut-on vraiment espérer y lire des avis de qualité? Je ne souhaite prendre personne pour un imbécile, ni vous, et encore moins vos lecteurs, ces baroudeurs qui vous font confiance.

Je pourrais encore épiloguer sur l’indemnisation que vous me proposez pour la rédaction d’articles ou la modification d’adresse. De 1 à 5€. Un euro pour vérifier une adresse, cela ne couvre même pas l’achat d’un ticket de bus aller-retour. 5€ pour un papier? Il y a du mieux, pour moi qui bien sûr suis heureuse de pouvoir travailler à n’importe quel prix. Je crois par ailleurs que cette charmante précaire médiatique a déjà fait le tour du problème avec l’un de vos concurrents : http://blogs.rue89.com/lettres-sara-fistole/2011/12/13/sur-le-web-rech-pigiste-culinaire-pour-5-euros-par-jour-225978

J’espère sincèrement qu’avec ce courrier vous aurez pris conscience, non pas de ma situation, mais de celle de vos lecteurs, que je plains désormais de devoir se contenter de papiers qui ne valent pas même une heure du SMIC.

Je vous prie d’agréer l’expression de mes sentiments les plus distingués,

Bien cordialement,

AJR »

edit du 28/12/2011 : ce billet a été publié aujourd’hui dans la rubrique « A vos lettres » de Sara Fistole :  Devenez pauvre, devenez journaliste kebab.

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