Vous n’y avez pas échappé. Ca a commencé il y a deux mois et ça s’est amplifié il y a une semaine : Berlin fait la une de tous les médias français. Son mur, son côté underground, son mur, ses artistes, son mur, son mur, son mur, ses ostalgiques, et encore son mur (et puis son mur aussi). Bon, commençons déjà par là : le mur n’existe plus. C’est ce qu’il m’arrive souvent de dire aux touristes qui me demandent «et alors le mur il est où?».
Heureusement les médias ont fait leur boulot en rappelant qu’il était tombé il y a vingt ans. Alors, les curieux affluent par milliers. Un fait illustre pas mal ce grand débarquement touristique : j’ai reçu autant de demandes «couchsurfing» (1) qu’au moment du nouvel an. Et sur les dizaines de touristes qui cherchent un canapé, 95% sont des français. Pur hasard dû au fait que je suis aussi française, ou effet boule de neige après les gros titres qu’ils ont pu lire un peu partout dans la presse française? J’opte pour la deuxième explication. Ils sont donc ravis d’être accueillis par des couchsurfeurs locaux, ces français qui sont à Berlin pour les célébrations de la chute du mur. Et ils font souvent d’une pierre deux coups, ils veulent également «découvrir le côté alternatif» de la ville. Tout un programme.

Mais il y a un détail qui a peut-être échappé à la presse française et à ces touristes qui veulent tant découvrir la vie locale : les Allemands n’en ont rien à faire de ces célébrations. Je ne dis pas qu’aucun d’eux ne sera présent demain pour voir le mur recréé par une chaîne humaine ou voir tomber des dominos géants . Mais aucun des Allemands que je fréquente n’en parle, ni ne s’informe à ce sujet. La plupart sont totalement indifférents, et certains même virulents (surtout les plus âgés, ceux qui étaient là il y a vingt ans).

Cet état d’esprit a été clairement illustré par la discussion que j’ai menée hier avec Johann, un Allemand de vingt-neuf ans. Tout d’abord, il tient à rappeler que la véritable fête nationale c’est le 3 octobre (2) et pas le 9 novembre. Il espère donc que «la vraie fête» ce sera le 3 octobre 2010. Ensuite, il se demande comment les touristes peuvent vraiment penser que les Allemands ont envie de célébrer un événement appelé «festival de la liberté», alors qu’il est sponsorisé par Coca-Cola et Vattenfall(3)? Il explique également à l’attention de ces visiteurs du week-end qui veulent «faire la fête» comme il se doit à Berlin, qu’il n’y aura rien de folichon dans les rues berlinoises lundi soir, et surtout aucun festival de rue, rien d’alternatif : ce n’est pas un jour férié, et il fait trop froid. Il n’y aura rien de plus, ni de moins qu’un lundi soir normal à Berlin. Toujours à leur attention, il termine sur ces paroles : «La chute du mur, c’était il y a vingt ans. Si vous souhaitez agir en adéquation avec l’esprit des gens qui ont commencé la révolution dans l’ex RDA (qui ne sont sûrement pas les mêmes que ceux qui ont laissé des tonnes de déchets au Mc Donalds de Berlin-Ouest le 10 novembre 1989), vous devriez plutôt aller en stop à Copenhague (4) en décembre, plutôt que de prendre des avions low-cost pour Berlin ce week-end.»

Il n’est pas le seul à être si distant. D’autres ajoutent ironiquement, lorsqu’on leur parle de former une chaîne humaine (5) sur l’ancien tracé du mur : «on a qu’à tout simplement reconstruire le mur». Aux mauvaises langues qui traiteront Johann et ses acolytes de hippie ou d’extrêmiste et qui l’accuseront de dénigrer le 9 novembre 1989, précisons que la chute du mur est un événément extrêmement important pour lui, que ce jour a changé sa vie. Une autre Allemande, qui partageait son avis, a ajouté qu’elle suivrait à la télévision les retransmissions d’images d’archives lundi soir. Elle ne passera pas à côté de l’événement. Mais elle n’en fera pas trop non plus. Et toujours à ces mauvaises langues, qui jugeront qu’ils sont tout simplement nostalgiques, et apeurés de devoir constater que vingt ans sont déjà passés, ils ont peut-être raison. Et d’ailleurs, après avoir craché dans la soupe, je serai quand même demain à Brandenburger Tor, pour voir. Comme les touristes. Puis, je reprendrai mes activités normales du lundi. Comme les berlinois.

(1) Voir le site de Couchsurfing pour plus d’informations sur ce système en anglais

(2) 3 octobre 1990 : date de la réunification allemande

(3) La plus grande compagnie d’électricité en Allemagne, très critiquée pour son utilisation d’énergies nucléaires

(4)ndlr : pour la conférence sur le climat

(5) Mauer Mob, 9 novembre 2009  , 20 heures, Berlin

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