Reportage réalisé lors de mon stage à Arte Berlin. Explications sous forme de billet de blog.

Le 1er juillet, une dépêche tombe dans les rédactions européennes : une femme a été tuée en plein tribunal à Dresde par l’homme à qui elle faisait un procès. Fait divers morbide bon pour les tabloïds : la majorité de la presse allemande laisse passer l’info. Aujourd’hui l’Allemagne se retrouve dans une situation diplomatique difficile à la suite de ce meurtre.  Retour sur treize jours de non-dits et de mésinformation.

Marwa el Sherbini, de nationalité égyptienne et de confession musulmane, vivait à Dresde avec son mari depuis 2005. Au cours de l’été 2008, elle se querelle avec un Allemand d’origine russe, Alex W. Il la traite alors de terroriste, de salope et d’islamiste. Elle décide  de le poursuivre en justice. Le 1er juillet, Alex W. est condamné à 780€ d’amende, peine que la cour d’appel juge insuffisante en raison de l’agressivité et de l’islamophobie évidente de l’accusé.

Alors que le verdict tombe, il aurait dit : «As-tu seulement le droit d’être en Allemagne? Si le parti national-démocrate d’Allemagne (NPD)[*] vient au pouvoir, il y aura une fin à ça. J’ai voté NPD.» (source : Guardian). Puis, il la tue avec un couteau, sous les yeux de son fils de trois ans et de toute la cour. Son mari intervient et reçoit également des coups de couteau. Le juge actionne l’alarme, la police arrive et tire sur le mari de Marwa, croyant que c’est lui l’agresseur. Marwa est morte des suites de ses blessures. Son mari est encore à l’hôpital mais ses jours  ne sont plus en danger.

Il aura fallu une semaine avant que le récit exact des faits ne soit publiquement dévoilé. Les premiers jours, les quelques journaux qui ont traité ce sujet ont plutôt posé la question de la sécurité dans les tribunaux allemands, par manque de détails. C’est un premier mini-scandale qui est déclenché : comment un tel meurtre a-t-il été possible? Comment a-t-on pu laisser un accusé s’introduire dans le tribunal avec une arme? Pourquoi personne n’a tenté d’éviter le meurtre? La question ne passionne pas les foules, et le gouvernement ne réagit pas.

Le problème se situe à un autre niveau. Les associations musulmanes allemandes, choquées par l’absence de réaction du gouvernement,réagissent. Leur mobilisation prend de l’ampleur au Moyen-Orient le 6 juillet, jour de l’enterrement de Marwa dans son pays d’origine. Plus de mille personnes en colère se rassemblent dans les rues d’Alexandrie. Ce rassemblement donne lieu à des manifestations anti-occidentales. Le gouvernement allemand ne peut plus se voiler la face et c’est deux jours après qu’Angela Merkel évoque devant Hosni Moubarak ce meurtre «apparemment xénophobe». Des voix en colère se font entendre en Allemagne et en Egypte : pourquoi le gouvernement réagit-il si mollement? Le porte-parole du gouvernement explique que les circonstances étaient trop floues pour prendre position.

Le meurtre de Marwa dérange clairement le gouvernement allemand : bien sûr, il y a le problème de l’absence de contrôle au tribunal. Mais comment expliquer en plus que les policiers aient tiré sur le mari de la victime et non sur l’agresseur? Aurait-il été victime d’un «délit de sale gueule»? Sans savoir ce qui se passait exactement, la police tire sur l’Egyptien, pas sur l’Allemand. Une simple erreur? Mais aussi(Ou plutôt) une preuve de racisme? C’est toute la question sous-jacente de l’extrémisme de droite et de l’islamophobie en Allemagne qui ressurgit. Le Monde ( ?)Diplomatique ( ?)rappelle qu’en Allemagne, les délits liés à l’extrême droite ont progressé de 16% entre 2007 et 2008. La région de la Saxe [**], comme de nombreuses régions d’ex-RDA, est particulièrement touchée par ce fléau, qui reste souvent tabou.

Alors que les responsables politiques allemands soulignent qu’il s’agit d’un cas isolé, au Moyen-Orient la situation dégénère. Les manifestations anti-occidentales gagnent l’Iran. Quelques jours après le discours de Nicolas Sarkozy sur la burka, beaucoup de musulmans du Moyen-Orient voient la mort de Marwa comme une manifestation claire de l’islamophobie en Europe. Et le 13 juillet, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad demande à l’ONU une sanction contre l’Allemagne. Selon lui, la justice allemande est corrompue et le gouvernement brutal.

Sur le plan international, la situation politique semble s’aggraver jour après jour. Le gouvernement allemand a du mal à communiquer et à rassurer au sujet de cet événement. Il se pourrait que les jours prochains, les relations entre Occident et Orient connaissent quelques difficultés.

Pourtant, si l’islamophobie et l’extrême-droite connaissent une progression en Allemagne depuis quelques années, il s’agit effectivement d’un cas isolé et du premier meurtre dirigé contre un musulman à cause de sa religion en Allemagne depuis la réunification. Près de 1500 personnes, dont une grande majorité n’étaient pas de confession musulmane, se sont rassemblées samedi dernier à Dresde, alors que moins de cinq cents personnes étaient attendues par les organisateurs. Ils ont rendu un dernier hommage à Marwa lors d’une minute de silence, et surtout dénoncé cet acte raciste, islamophobe, et également sexiste (n’oublions pas que Marwa est avant tout une femme, qui a été traitée de «salope» par son agresseur). De nombreuses personnalités du monde politique et du monde musulman ont pris la parole : Aiman Mazyek, secrétaire général du conseil des musulmans d’Allemagne, a réclamé au gouvernement des excuses envers les musulmans du pays, qui se sentent personnellement touchés par cet acte de violence. Certains disent se sentir en insécurité en Allemagne. Le maire de Dresde dénonce cet acte xénophobe, disant que sa femme est aussi une étrangère. D’autres parlent du port du voile. Les discours ne sont pas toujours cohérents. Pendant le rassemblement, quelques panneaux s’élèvent ici et là : «le racisme tue», «où est ma maman?», «contre les nazis», «I love Palestine». La diversité des panneaux montre la confusion qui règne autour de ce meurtre : certains critiquent son instrumentalisation, d’autres dénoncent le fait qu’on ait cherché à dissimuler dans un premier temps la nationalité de la victime et les vraies raisons du meurtre, et d’autres encore voient ce meurtre comme une provocation de l’Occident contre l’Orient, ou un exemple de l’islamophobie régnant en Europe.

Le meurtre de Marwa a provoqué plusieurs scandales, à différents niveaux. L’escalade de la situation ces derniers jours montre que la situation est bien plus compliquée qu’elle n’y paraît, et surtout très délicate sur de nombreux plans. A force de non-dits et d’informations à demi divulguées, et surtout en réagissant trop tard et trop mollement, le gouvernement allemand a provoqué la colère des gouvernements égyptien, et surtout iranien. Le drame de la mort de Marwa a soulevé de réelles problématiques en Allemagne et a été récupéré pour remettre au centre de la politique internationale un sujet brûlant : l’islamophobie. Il se pourrait que la situation empire ces prochains jours, et les spécialistes politiques allemands pensent que le gouvernement devrait alors réagir plus efficacement qu’en faisant l’autruche pour ne pas attiser la haine de certaines communautés musulmanes d’Allemagne et du Moyen-Orient.

[*] Parti fondé en novembre 1964 par d’anciens militants d’extrême-droite et qui connaît depuis le début des années 2000 un nouveau succès, surtout en ex-RDA.

[**] Dresde est située dans la région de Saxe-Anhalt

–> A voir aussi : photographies du rassemblement en hommage à Marwa El Sherbin à Dresde le 11 juillet 2009

Anaïs Renevier